La métamorphose du pouvoir : du projet du peuple à son reniement
Par Abdoulaye Dieng, Entrepreneur
Bassirou Diomaye Faye a été élu Président de la République du Sénégal dans des conditions exceptionnelles, mais d’une clarté démocratique incontestable. Le choix du peuple a été net, massif et assumé. Les Sénégalais ont adhéré à un projet politique précis, porté par un parti structuré, incarné par un programme lisible et symbolisé durant la campagne par le balai : reddition des comptes, justice pour les martyrs, fin de l’impunité, réforme profonde de la justice, longtemps maillon fragile de notre démocratie et trop souvent instrumentalisée par le pouvoir politique.
Après l’élection, le peuple a attendu. Calmement. Dignement. Non pas des résultats spectaculaires ou immédiats, mais des actes conformes à la parole donnée, des signaux clairs, une continuité perceptible entre le mandat confié et l’exercice du pouvoir.
Très vite cependant, un malaise s’est installé. Officiellement, le Président s’est démis de ses responsabilités politiques en conformité avec les règles internes de son parti. Ce choix, pris isolément, pouvait se comprendre. Mais dans les faits, il s’est accompagné d’un éloignement plus large. Une distance progressive s’est creusée, non seulement avec le parti, mais surtout avec le projet politique qui avait fondé l’adhésion populaire et légitimé l’élection.
Face à cette évolution, le Premier ministre, président du parti et principal porteur du projet, a tenté de préserver le lien et la cohérence initiale. Il a alerté, non par calcul politicien, mais par responsabilité politique. Car lorsqu’un président s’éloigne du projet qui l’a porté, ce n’est pas seulement une divergence interne qui apparaît : c’est le peuple lui-même qui se retrouve mis à distance.
À ce stade, une réalité mérite d’être examinée avec lucidité. La fonction présidentielle est, par nature, une puissance redoutable. Elle élève, mais elle peut aussi isoler. Elle impose une verticalité, une solennité, un protocole qui, s’ils ne sont pas constamment réinterrogés, finissent par absorber l’homme et atténuer le sens du combat initial. C’est cette transformation progressive que l’on observe lorsque la charge symbolique de la fonction prend le pas sur la fidélité au mandat populaire — ce que l’on peut désigner comme la hantise du collier présidentiel.
C’est dans ce contexte qu’intervient un fait politiquement significatif : l’appropriation par le Président de la coalition Diomaye, alors même qu’il n’en détient ni la direction politique ni la légitimité statutaire, étant désormais simple militant et officiellement éloigné de l’action partisane. Ce geste, au-delà de son aspect formel, révèle une confusion préoccupante entre fonction institutionnelle et autorité politique, entre pouvoir d’État et projet collectif.
Aujourd’hui, le pays traverse une phase de tension perceptible au sommet de l’État. Deux figures centrales évoluent dans un climat de méfiance contenue. Le Premier ministre alerte et interpelle afin de rappeler l’esprit du combat initial. Le Président, pour sa part, pose des actes dans le cadre de ses prérogatives. Mais la coexistence de ces deux dynamiques produit un effet préoccupant : une impression de flottement et un affaiblissement de l’autorité publique, dans un contexte national qui exige au contraire clarté, stabilité et cap affirmé.
Lorsque l’autorité vacille, les conséquences apparaissent rapidement. Des acteurs que l’on croyait durablement marginalisés réinvestissent l’espace public. Les réseaux de l’ancien régime se réorganisent. Certaines pratiques que l’on pensait révolues refont surface. Dans le même temps, la dynamique de reddition des comptes ralentit, les réformes judiciaires tardent à se concrétiser, et les familles des martyrs attendent toujours des réponses à la hauteur des engagements pris.
Dans le pays s’installe alors un sentiment lourd, presque étouffant : celui d’un combat inachevé, d’une promesse suspendue, et d’un décalage croissant entre l’espoir initial et la réalité politique.
Il devient nécessaire de regarder cette situation avec lucidité et responsabilité. Ce qui se déroule aujourd’hui au Sénégal est politiquement sérieux, démocratiquement sensible et moralement préoccupant. Une dérive que l’on croyait dépassée refait surface : la tentation de reléguer la volonté populaire au second plan une fois l’épreuve des urnes franchie.
Or, dans une démocratie, la légitimité électorale ne se suffit pas à elle-même. Elle engage dans la durée. Imposer à une nation une orientation qu’elle n’a pas explicitement choisie, même sous couvert de responsabilité institutionnelle, fragilise le lien de confiance et altère le sens même du mandat.
Toute métamorphose du pouvoir qui s’opère sans l’adhésion populaire, et en rupture avec le projet initial, expose inévitablement le pouvoir à une érosion de sa légitimité. L’histoire politique est constante : lorsque le pouvoir s’éloigne de sa source, il perd progressivement son autorité morale.
Un pouvoir qui perd ce lien essentiel avec le peuple ne s’effondre pas toujours brutalement. Mais il s’affaiblit. Lentement. Sûrement.
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