Du réchauffement climatique à l’exode rural et aux villes sénégalaises informelles
A) L’agriculture face au choc climatique : quand la terre ne répond plus
Le constat est désormais visible à l’œil nu dans nos campagnes : le réchauffement climatique n’est plus une menace lointaine, mais une réalité quotidienne qui bouleverse les saisons et fragilise les fondements mêmes de notre alimentation. En modifiant les régimes de température et de précipitations, ainsi que la fréquence et l’intensité de certains événements extrêmes, le dérèglement climatique place les paysans en première ligne d’une crise agricole de plus en plus préoccupante.
Selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat GIEC/IPCC, Climate Change Impacts, Adaptation and Vulnerability Chapter 9 : Africa. 2022). L’Afrique est particulièrement vulnérable aux effets du changement climatique. Le continent connaît déjà des pertes et des dommages liés notamment aux pénuries d’eau, à la réduction de la production alimentaire et aux événements climatiques extrêmes. Le GIEC souligne également que 95 % des terres cultivées en Afrique sont dépendantes des précipitations, ce qui expose fortement les systèmes agricoles aux variations du climat.
B) L’imprévisibilité climatique : un nouvel ennemi du paysan
Le premier grand défi auquel font face les producteurs est l’imprévisibilité croissante des conditions météorologiques. Les périodes de sécheresse, les fortes chaleurs et les déficits pluviométriques peuvent provoquer un stress hydrique important pour les cultures.
Des productions essentielles comme le mil, l’arachide, le maïs ou encore certains arbres fruitiers peuvent manquer d’eau à des moments cruciaux de leur développement. Cette situation ralentit leur croissance et peut provoquer une diminution importante des rendements.
Au Sénégal, cette vulnérabilité est particulièrement importante en raison du poids de l’agriculture pluviale. La Banque mondiale à travers (Groundswell Africa – Deep Dive into Internal Climate Migration in Senegal) souligne que le pays est fortement exposé aux sécheresses et aux inondations et que cette vulnérabilité est accentuée par la dépendance d’une grande partie des ménages agricoles aux précipitations. Elle indique également que les déficits pluviométriques peuvent entraîner une diminution de la production alimentaire et de la consommation des ménages.
À la rareté de l’eau peut succéder la violence des précipitations. Les pluies intenses et les inondations peuvent dégrader les terres agricoles, provoquer l’érosion des sols et détruire en quelques heures le travail réalisé pendant plusieurs mois.
Une étude de la Banque mondiale consacrée aux zones agricoles du Sénégal : Groundswell Africa – Deep Dive into Internal Climate Migration in Senegal identifie d’ailleurs la sécheresse, les invasions de ravageurs, les inondations, l’érosion côtière et d’autres phénomènes climatiques comme des risques majeurs pour le pays.
C) Quand le climat favorise les ravageurs
Parallèlement aux chocs thermiques et hydriques, les agriculteurs doivent faire face à une pression croissante exercée par les ravageurs et certaines maladies des plantes. La hausse des températures et la modification des conditions environnementales peuvent favoriser l’expansion géographique de certains insectes et agents pathogènes et modifier leurs cycles biologiques.
La FAO (FAO, Food security and agriculture: accelerating adaptation – SAGA 2, Senegal) souligne que le changement climatique peut modifier la distribution géographique des ravageurs et créer des conditions favorables à leur établissement dans de nouvelles régions. Cette évolution représente un risque supplémentaire pour les agriculteurs, notamment les petits producteurs qui disposent de moyens limités pour protéger leurs cultures.
Ainsi, le paysan se retrouve face à une double pression : d’un côté, les sécheresses, les fortes chaleurs et les pluies extrêmes ; de l’autre, l’évolution des ravageurs et des maladies des plantes.
D) Une agriculture fragilisée, une économie rurale sous pression
Les conséquences de cette double pression, climatique et biologique, se mesurent directement au moment des récoltes. Lorsque les rendements diminuent, ce n’est pas uniquement la quantité de nourriture disponible qui est affectée. Les revenus des producteurs, la sécurité alimentaire des ménages et dans certains cas, les prix des denrées peuvent également subir les conséquences de ces chocs.
Le GIEC (2022) indique que le changement climatique a déjà contribué à ralentir la croissance de la productivité agricole en Afrique. Il estime notamment que les rendements du maïs et du blé en Afrique subsaharienne ont diminué en moyenne sous l’effet du changement climatique au cours de la période étudiée. Les projections montrent également que le stress hydrique et la réduction des saisons de croissance pourraient accentuer les difficultés agricoles avec la poursuite du réchauffement.
Pour les paysans, cette instabilité permanente engendre donc une fragilité économique grandissante. Entre l’augmentation des dépenses nécessaires pour protéger les cultures, les pertes de récoltes et la diminution des rendements, l’équilibre financier de nombreuses exploitations devient de plus en plus précaire.
Mais derrière cette crise agricole se dessine une autre conséquence, moins visible dans les statistiques agricoles : le déplacement des populations rurales vers les villes.
D) De la campagne fragilisée à la ville sous pression
Face à la baisse de la productivité agricole, aux pertes de revenus et à l’incertitude qui pèse sur les prochaines récoltes, certains ménages ruraux peuvent être poussés à rechercher ailleurs des possibilités de travail et de revenus. Il serait toutefois réducteur d’expliquer la migration rurale-urbaine uniquement par le changement climatique. Elle résulte également de facteurs économiques, sociaux, démographiques, éducatifs et fonciers. Cependant, le changement climatique peut renforcer les difficultés auxquelles sont confrontées les populations rurales.
Le GIEC reconnaît que les conditions climatiques défavorables aux moyens de subsistance agricoles et pastoraux peuvent contribuer aux dynamiques de migration rurale-urbaine en Afrique. Il précise néanmoins que la migration peut être à la fois une stratégie d’adaptation et une source de nouvelles vulnérabilités lorsqu’elle s’effectue dans des conditions précaires.
Ainsi, lorsque le paysan ne parvient plus à tirer suffisamment de revenus de son exploitation, il peut être amené à quitter temporairement ou durablement son espace de production pour rechercher un emploi en ville afin de subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille.
F) Dakar : quand la pression démographique rencontre la vulnérabilité urbaine
Cette dynamique peut contribuer à renforcer la pression démographique et foncière exercée sur les grandes villes, notamment Dakar et sa périphérie.
La Banque mondiale dans son étude : Banque mondiale, Water Security in Senegal: Challenges and Recommendation consacrée à la migration climatique interne au Sénégal, souligne que la dégradation des conditions climatiques dans les zones rurales peut accroître les déplacements vers les villes. Elle avertit également que l’urbanisation rapide, l’occupation des zones humides et l’insuffisance des systèmes de drainage peuvent réduire la résilience naturelle des villes face aux inondations.
L’arrivée de nouvelles populations dans les espaces urbains crée nécessairement des besoins en logements, en emplois, en eau potable, en électricité, en assainissement et en infrastructures de transport. Lorsque cette croissance urbaine n’est pas suffisamment accompagnée par une planification adaptée, elle peut favoriser l’extension de quartiers informels ou insuffisamment équipés.
Dakar constitue à cet égard un cas particulièrement révélateur. A travers l’article : Banque mondiale, Senegal – Enhancing Connectivity in the Northern and Central Agricultural Production Areas, il révèle que la concentration de la population, la croissance urbaine rapide, les implantations informelles et les insuffisances de planification rendent certaines zones particulièrement vulnérables aux inondations, à l’érosion et à d’autres risques climatiques. Dans certains quartiers, cette croissance urbaine peut se traduire par des difficultés liées au drainage des eaux pluviales, à l’assainissement, à l’accès à l’eau potable, à l’électricité ou encore à la qualité des logements. Les eaux stagnantes et les insuffisances d’assainissement peuvent également créer des conditions favorables à certains risques sanitaires. Ainsi, la question climatique ne peut plus être pensée uniquement dans les champs : elle doit également être analysée à travers ses conséquences sur les villes et les conditions de vie des populations.
G) Le paradoxe africain : peu responsable, fortement exposée
Ce paradoxe mérite d’être posé avec force : pourquoi l’Afrique paie-t-elle un prix aussi élevé pour une crise climatique à laquelle elle a historiquement relativement peu contribué ? Le GIEC (2022) apporte une réponse particulièrement importante. Il affirme que l’Afrique est l’une des régions qui contribuent le moins aux émissions responsables du changement climatique, alors même qu’elle subit déjà des pertes et dommages considérables dans plusieurs secteurs, notamment l’agriculture, l’eau, la santé et les moyens de subsistance. Cette situation soulève une question fondamentale de justice climatique.
Est-ce une conséquence du niveau de développement économique du continent ?
Est-ce le résultat de capacités d’adaptation encore insuffisantes ?
Est-ce lié à des politiques d’aménagement et de décentralisation qui peinent à anticiper les nouvelles réalités climatiques ?
Ou faut-il également interroger la place accordée à l’agriculture dans les politiques publiques de développement ?
La réponse ne peut probablement pas être unique. La vulnérabilité africaine résulte de l’interaction entre l’exposition aux risques climatiques, la dépendance de nombreuses économies à l’agriculture, la pauvreté, le déficit d’infrastructures et les capacités institutionnelles et financières limitées pour s’adapter.
I) Le Sénégal face à l’urgence d’une transformation agricole
Le Sénégal se trouve ainsi face à un impératif : ne plus considérer l’agriculture uniquement comme un secteur de production, mais comme un pilier de résilience sociale, économique et territoriale. La FAO rappelle que les secteurs agricoles sénégalais, qui emploient une part importante de la population active et jouent un rôle essentiel dans la sécurité alimentaire, demeurent vulnérables au changement climatique. Dans le cadre du programme SAGA 2, elle accompagne notamment le Sénégal dans la mise en œuvre de ses objectifs d’adaptation agricole, en lien avec le Plan national d’adaptation 2024-2050.
Il devient donc nécessaire d’investir davantage dans l’irrigation et la gestion durable de l’eau, la restauration des sols, les semences adaptées, l’agroécologie, l’agroforesterie, les systèmes d’alerte précoce, la formation des producteurs, la recherche agricole et l’accès au financement.
Le GIEC identifie précisément la diversification agricole et des moyens de subsistance, l’agroécologie, l’agriculture de conservation, l’agroforesterie et les services d’information climatique parmi les pistes susceptibles d’améliorer la résilience des systèmes alimentaires africains.
L’enjeu n’est donc plus simplement de produire davantage, mais de produire dans un environnement où les saisons deviennent moins prévisibles et où les risques climatiques deviennent plus importants. Le paysan sénégalais se trouve aujourd’hui à la croisée de deux réalités : la détresse face à la perte progressive de certains repères climatiques ancestraux et la créativité nécessaire pour inventer l’agriculture de demain. Car si la terre ne répond plus comme hier, notre responsabilité collective est de trouver les moyens de lui permettre de répondre encore demain. L’agriculture ne doit plus être considérée comme une activité secondaire : elle est au cœur de notre sécurité alimentaire, de notre stabilité sociale et de notre avenir.
RÉFÉRENCES :
GIEC/IPCC (2022), Climate Change 2022: Impacts, Adaptation and Vulnerability – Chapter 9: Africa.
Banque mondiale, Sahel Adaptive Social Protection Program – Senegal.
Banque mondiale (2022), Groundswell Africa – Deep Dive into Internal Climate Migration in Senegal.
FAO, Food security and agriculture: accelerating adaptation – SAGA 2, Senegal.
FAO, GIEWS Country Brief – Senegal.
Banque mondiale, Water Security in Senegal: Challenges and Recommendations.
Banque mondiale, Senegal – Enhancing Connectivity in the Northern and Central Agricultural Production Areas.
Ismaila El Merciste fall Sociologue, Journaliste et Écrivain
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