Méditation coranique : L’épreuve qui ne réveille pas, l’abondance qui égare
Vendredi 26 septembre 2026 – 8 Rabīʿ al-Thānī 1448 H
Verset du jour
﴿ فَلَمَّا نَسُوا مَا ذُكِّرُوا بِهِ فَتَحْنَا عَلَيْهِمْ أَبْوَابَ كُلِّ شَيْءٍ حَتَّىٰ إِذَا فَرِحُوا بِمَا أُوتُوا أَخَذْنَاهُم بَغْتَةً فَإِذَا هُم مُّبْلِسُونَ ﴾
« Puis, lorsqu’ils eurent oublié ce qui leur avait été rappelé, Nous leur ouvrîmes les portes de toute chose. Puis, lorsqu’ils se réjouirent de ce qui leur avait été donné, Nous les saisîmes soudainement et les voilà désespérés. »
— Coran, 6:44
Les quatre regards exégétiques
1. Le regard d’al-Ṭabarī
Al-Ṭabarī comprend l’« oubli » mentionné dans le verset non comme un simple oubli de mémoire, mais comme le fait de délaisser ce qui leur avait été rappelé et de ne pas en tirer les conséquences.
Ils avaient été éprouvés par la difficulté afin que leur détresse les conduise à implorer Allah. Mais ils n’ont pas répondu à cette invitation. Lorsque cette première voie n’a pas produit le retour attendu, les conditions de leur existence changent : les portes des biens et des facilités leur sont ouvertes.
Le contraste est saisissant : ils n’ont pas su recevoir l’épreuve comme un rappel et ils ne sauront pas davantage recevoir l’aisance comme un bienfait appelant à la reconnaissance.
2. Le regard de Fakhr al-Dīn al-Rāzī
Al-Rāzī met en évidence la progression du passage.
L’épreuve devait provoquer la supplication et le retour vers Allah. Mais lorsque cette occasion n’est pas saisie, vient une période d’aisance. Les biens et les possibilités se multiplient. Pourtant, cette nouvelle situation ne produit pas davantage de prise de conscience.
Ils se réjouissent de ce qui leur est donné, mais cette joie n’est pas celle de la reconnaissance humble envers le Bienfaiteur. Elle devient au contraire une forme de satisfaction qui les éloigne encore davantage du rappel.
Le regard de Rāzī nous conduit ainsi vers une question fondamentale : ce ne sont pas seulement les événements qui comptent, mais la manière dont nous les recevons et ce qu’ils produisent en nous.
3. Le regard d’Ibn Kathīr
Ibn Kathīr voit dans ce passage une progression qui conduit à la saisie soudaine : après avoir délaissé le rappel, les hommes bénéficient d’une ouverture considérable des biens de ce monde. Ils se réjouissent de cette prospérité et s’y abandonnent, alors que leur situation spirituelle demeure inchangée.
La saisie intervient précisément dans ce moment d’insouciance.
Le contraste est alors particulièrement fort : l’ouverture extérieure atteint son maximum alors que leur vigilance intérieure est au plus bas.
Le terme مُبْلِسُونَ (mublisūn) évoque ceux qui se trouvent alors accablés, privés d’issue et plongés dans le désespoir.
4. Le regard d’Ibn ʿĀshūr
Ibn ʿĀshūr apporte une précision particulièrement éclairante.
L’« oubli » désigne ici l’abandon du rappel : ils ne se contentent pas de ne plus se souvenir ; ils cessent d’en tirer une leçon et de se laisser transformer par elle.
Puis vient l’ouverture des « portes de toute chose ». Cette expression évoque l’ampleur des facilités et des avantages qui leur sont accordés.
Mais leur réaction est révélatrice : ils se réjouissent de ce qui leur a été donné sans que cette joie les conduise à reconnaître Celui qui donne.
Ainsi, le problème n’est pas l’abondance en elle-même. Le problème est ce que l’abondance produit dans la conscience.
Une abondance reçue avec reconnaissance peut devenir une occasion de rapprochement avec Allah. Une abondance reçue avec suffisance peut, au contraire, renforcer l’illusion d’autonomie et de sécurité.
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Ma note de méditation
Ce verset décrit une dynamique spirituelle aussi saisissante qu’inquiétante : l’épreuve qui ne réveille pas, le cœur qui s’endurcit, l’abondance qui arrive, la puissance qui monte, l’illusion de sécurité, puis l’effondrement soudain.
L’épreuve, normalement, devrait réveiller l’être humain.
La détresse devrait lui rappeler sa vulnérabilité, ses limites et sa dépendance à l’égard de Celui qui détient toute puissance.
C’est précisément le sens des épreuves infligées aux communautés auxquelles les messagers furent envoyés.
Mais certains ne se réveillent pas.
Ils traversent l’épreuve sans en comprendre le rappel. Leur corps souffre, leurs conditions se dégradent, mais leur conscience spirituelle demeure comme plongée dans un profond sommeil.
À cette épreuve s’ajoute le message des prophètes.
Ils rappellent, avertissent, exhortent et appellent au retour vers Allah.
Le récit coranique de Nûh (paix sur lui) en donne une illustration particulièrement frappante : il ne s’est pas contenté d’une seule forme de prédication. Il a appelé son peuple de nuit et de jour, publiquement et en privé, avec insistance et persévérance.
Mais la répétition du rappel ne garantit pas son accueil.
On peut entendre la parole du prophète sans véritablement l’écouter.
Ainsi, devant les épreuves qui les atteignent et devant les rappels qui leur sont adressés, ces hommes ne regrettent pas, ne s’humilient pas et ne reviennent pas vers Allah.
Le Coran dit alors :
فَلَوْلَا إِذْ جَاءَهُم بَأْسُنَا تَضَرَّعُوا وَلَٰكِن قَسَتْ قُلُوبُهُمْ وَزَيَّنَ لَهُمُ الشَّيْطَانُ مَا كَانُوا يَعْمَلُونَ
« Si seulement, lorsque Notre rigueur les atteignit, ils s’étaient humblement tournés vers Nous ! Mais leurs cœurs se sont endurcis, et Satan leur a embelli ce qu’ils faisaient. » (Coran, 6 : 43).
L’endurcissement du cœur est ici plus profond qu’une simple résistance ponctuelle : il devient une incapacité à tirer la leçon spirituelle de ce qui leur arrive.
Puis vient une autre situation.
« Nous leur ouvrîmes les portes de toute chose. »
L’épreuve et le rappel prophétique n’ayant pas provoqué le retour à Allah, l’abondance prend place.
Les difficultés cèdent devant l’aisance ; les possibilités se multiplient ; les ressources s’accroissent ; les portes semblent s’ouvrir les unes après les autres.
Mais même cette nouvelle situation est mal interprétée.
Ils ne comprennent toujours pas ce qu’elle devrait produire en eux.
L’abondance aurait pu les conduire à l’humilité et à la reconnaissance.
Le Coran nous montre pourtant des figures qui, lorsqu’elles reçoivent la puissance et les biens, les rapportent à leur véritable Source.
Sulaymân (paix sur lui), lorsqu’il constate un bienfait exceptionnel, reconnaît également qu’il s’agit d’une épreuve de son Seigneur et que la reconnaissance revient à Allah.
قَالَ هَٰذَا مِن فَضْلِ رَبِّي لِيَبْلُوَنِي أَأَشْكُرُ أَمْ أَكْفُرُ ۖ وَمَن شَكَرَ فَإِنَّمَا يَشْكُرُ لِنَفْسِهِ ۖ وَمَن كَفَرَ فَإِنَّ رَبِّي غَنِيٌّ كَرِيمٌ
« Il dit : “Ceci relève de la grâce de mon Seigneur, afin qu’Il m’éprouve : serai-je reconnaissant ou serai-je ingrat ? Et quiconque est reconnaissant, c’est pour lui-même qu’il est reconnaissant ; et quiconque est ingrat, alors mon Seigneur Se suffit à Lui-même, Il est Généreux.” »
— Coran, 27:40
La posture de ces communautés est tout autre. Au lieu de l’humilité et de la gratitude, elles exultent de ce qui leur a été donné :
« Jusqu’au moment où, comblés de joie par ce qui leur avait été donné, Nous les saisîmes soudainement. »
Le problème n’est donc pas simplement qu’ils possèdent beaucoup. Le problème est ce que l’abondance produit dans leur conscience.
Elle devient une occasion supplémentaire de se tromper sur leur propre situation spirituelle.
Ils prennent peut-être l’expansion de leur puissance pour un signe de sécurité définitive, alors que leur situation intérieure demeure profondément dégradée.
C’est alors que survient le mot terrible du verset :
﴿ فَأَخَذْنَاهُم بَغْتَةً ﴾
« Nous les saisîmes soudainement. »
Le verset ne détaille pas ici les modalités concrètes de cette saisie.
Il énonce surtout une dynamique du rapport entre l’être humain, le rappel divin et les conséquences de son refus persistant.
D’autres récits coraniques montrent, selon les peuples et les situations, différentes manifestations de cette saisie : vent dévastateur, tremblement de terre, châtiment venant d’en haut ou d’en bas, affrontement et déchirement au sein même des communautés, ou autres formes de renversement.
Il importe donc de distinguer la dynamique spirituelle annoncée par le verset de ses modalités historiques particulières.
Et voici peut-être le point le plus saisissant :
c’est après la saisie qu’ils semblent enfin prendre conscience de leur situation.
Lorsque les portes étaient ouvertes, ils ne comprenaient pas.
Lorsque les épreuves les frappaient, ils ne revenaient pas.
Lorsque les prophètes les avertissaient, ils faisaient la sourde oreille.
Lorsque l’abondance leur était accordée, ils exultaient au lieu de remercier.
Mais lorsque la saisie survient, la réalité leur apparaît enfin.
Seulement, il est trop tard.
Le verset nous invite ainsi à nous interroger sur notre propre manière de lire les événements de notre existence.
Une difficulté n’est pas seulement une difficulté : elle peut être un rappel.
Une abondance n’est pas seulement une abondance : elle peut être une épreuve.
Une puissance qui augmente n’est pas nécessairement le signe d’une sécurité acquise.
Et une situation qui semble extérieurement prospère peut cacher un profond déclin intérieur.
La question décisive n’est donc peut-être pas seulement :
« Qu’est-ce qui nous arrive ? »
Mais :
« Que sommes-nous capables de comprendre spirituellement de ce qui nous arrive ? »
Survivre à une épreuve est une chose, la traverser sans nous réveiller, voilà le danger.
Et il est peut-être plus dangereux encore de recevoir l’abondance sans faire montre de reconnaissance devant Celui qui nous l’accorde.
Que Dieu nous préserve d’un cœur que l’épreuve ne réveille plus, d’une abondance qui ne produit plus la gratitude, et d’une puissance qui nous ferait oublier Celui dont elle procède.
Ahmadou Makhtar Kanté
Imam et essayiste
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