Naẓar coranique, esthétique et sciences : Versets 17, 18 19 et 20 de la sourate al-Ghāshiya
Le verbe coranique naẓara — نَظَرَ — ne renvoie pas seulement au fait de voir ou de regarder. Dans ce contexte, il invite à orienter attentivement le regard vers un objet afin de l’examiner et d’en considérer les modalités d’existence ou de constitution.
Le choix du verbe naẓara, associé à la particule interrogative kayfa — كَيْفَ, « comment » — confère ainsi à l’observation une dimension attentive et réflexive.
Les quatre versets de la sourate al-Ghāshiya (88, 17-20) sont particulièrement significatifs :
أَفَلَا يَنظُرُونَ إِلَى الْإِبِلِ كَيْفَ خُلِقَتْ
وَإِلَى السَّمَاءِ كَيْفَ رُفِعَتْ
وَإِلَى الْجِبَالِ كَيْفَ نُصِبَتْ
وَإِلَى الْأَرْضِ كَيْفَ سُطِحَتْ
« N’observent-ils donc pas les chameaux, comment ils ont été créés, le ciel, comment il a été élevé, les montagnes, comment elles ont été dressées, et la terre, comment elle a été étendue ? »
Il est remarquable que les objets proposés à l’observation soient à la fois immédiatement accessibles à l’expérience humaine et susceptibles d’être interrogés selon des degrés toujours plus approfondis de connaissance. Le chameau — al-ibil (الإبل) — occupait une place particulièrement importante dans l’environnement et la culture de l’Arabie au moment de la révélation, de même que les montagnes constituaient un élément majeur du paysage familier. Mais le **ciel — al-samāʾ (السَّمَاء) — et la terre — al-arḍ (الأَرْض) — excèdent largement ce contexte géographique et historique : ils constituent des objets d’observation accessibles à l’humanité tout entière.
Plus encore, le questionnement introduit par kayfa — كَيْفَ, « comment » — mérite une attention particulière. Le Coran ne se contente pas d’appeler à constater l’existence des choses ; il oriente l’attention vers leur mode de constitution, leur configuration et leur fonctionnement. Le kayfa peut ainsi être considéré, sur le plan méthodologique, comme ouvrant un espace de questionnement qui rend possible l’enquête sur les phénomènes.
C’est ici que se situe l’un des aspects les plus féconds de ces versets pour une réflexion sur l’observation raisonnée.
Observer au sens plein de naẓar ne consiste pas seulement à poser les yeux sur une réalité : il faut disposer des connaissances, des concepts, des méthodes et des instruments permettant d’en tirer une connaissance intelligible.
Le kayfa appelle donc potentiellement la mobilisation de savoirs appropriés.
Les verbes employés dans les quatre propositions renforcent cette dynamique interrogative : khuliqat — خُلِقَتْ, « elle a été créée », à propos des chameaux ; rufiat — رُفِعَتْ, « elle a été élevée », à propos du ciel ; nuṣibat — نُصِبَتْ, « elles ont été dressées/érigées », à propos des montagnes ; et suṭiḥat — سُطِحَتْ, « elle a été étendue », à propos de la terre.
Chacun de ces termes ouvre, à sa manière, une interrogation sur le comment.
Ainsi, sans que le texte coranique énumère des disciplines scientifiques particulières, son dispositif interrogatif peut être lu comme une invitation à développer les savoirs et les méthodes nécessaires à l’intelligibilité des réalités observées.
L’observation coranique ne s’oppose donc pas à la connaissance scientifique : elle peut en constituer le point de départ lorsqu’elle est prolongée par une enquête méthodique.
Ahmadou Makhtar Kanté
Imam et essayiste
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