Méditation coranique du vendredi : Et si nous n’avions pas toujours le temps de le faire ?
Vendredi 6 novembre 2026
20 Rabīʿ al-Thānī 1448 H
Les versets de référence
Sourate Al-Munāfiqūn (63), versets 10-11
Versets en arabe
وَأَنفِقُوا۟ مِمَّا رَزَقْنَـٰكُم مِّن قَبْلِ أَن يَأْتِىَ أَحَدَكُمُ ٱلْمَوْتُ فَيَقُولَ رَبِّ لَوْلَآ أَخَّرْتَنِىٓ إِلَىٰٓ أَجَلٍۢ قَرِيبٍۢ فَأَصَّدَّقَ وَأَكُن مِّنَ ٱلصَّـٰلِحِينَ
وَلَن يُؤَخِّرَ ٱللَّهُ نَفْسًا إِذَا جَآءَ أَجَلُهَا ۚ وَٱللَّهُ خَبِيرٌۢ بِمَا تَعْمَلُونَ
Traduction de travail
« Et dépensez de ce que Nous vous avons accordé en subsistance, avant que la mort ne vienne à l’un de vous et qu’il ne dise alors : “Seigneur ! Si seulement Tu m’accordais un bref délai supplémentaire, je ferais l’aumône et je serais parmi les gens de bien.”
Mais Dieu ne reportera jamais le terme fixé pour une âme lorsque celui-ci sera arrivé. Et Dieu est parfaitement informé de ce que vous faites. »
Le regard des quatre exégètes
Al-Ṭabarī
Il met en évidence la responsabilité qui accompagne les biens reçus et la nécessité de s’acquitter des obligations religieuses, notamment la zakāt, avant que la mort ne prive l’être humain de toute possibilité d’agir. Le verset 11 vient confirmer que le délai demandé ne sera pas accordé lorsque le terme sera arrivé.
Fakhr al-Dīn al-Rāzī
Il attire l’attention sur le regret exprimé par celui qui, confronté à la mort, prend conscience de la valeur des possibilités d’action dont il disposait. La demande d’un délai, même court, révèle l’importance qu’il accorde désormais à des actes qu’il avait auparavant négligés.
Ibn Kathīr
Il insiste sur l’impossibilité de revenir à la vie pour réparer les manquements et accomplir les bonnes œuvres qui ont été différées. Le verset 11 apporte une précision décisive : lorsque le terme fixé est arrivé, aucun report n’est possible.
Ibn ʿĀshūr
Il replace l’injonction à dépenser dans son contexte, notamment celui de la rétention des biens et du refus de soutenir les croyants. Il souligne que les dépenses concernent aussi bien les obligations que les actes volontaires de générosité. La référence aux biens accordés par Dieu rappelle que leur possession implique une responsabilité et que leur utilisation peut constituer une expression de gratitude.
Synthèse des quatre regards
Ces quatre lectures font ressortir une articulation entre la responsabilité attachée aux biens reçus, la conscience tardive de la valeur du temps, l’irréversibilité de l’échéance et la nécessité d’accomplir le bien avant qu’il ne soit trop tard.
Ma note de méditation
Le Coran nous invite ici à dépenser de ce que Dieu nous a accordé. Cette invitation mérite que nous nous arrêtions sur la nature de notre rapport aux biens matériels.
Nous n’en sommes ni les créateurs ni les possesseurs absolus. Nous en sommes les dépositaires. Leur provenance ne dépend pas exclusivement de nos efforts, même lorsque notre travail et nos compétences contribuent à leur acquisition. À cet égard, le Coran nous rapporte l’attitude de Qârûn qui attribuait sa fortune à son propre savoir (28:78). Il évoque également Pharaon qui revendiquait la souveraineté sur l’Égypte et ses fleuves (43:51). Ces deux exemples illustrent, sous des formes différentes, la prétention humaine à s’approprier ce dont elle dispose.
Cette conception de la dépossession et de la responsabilité est explicitement exprimée dans un autre passage :
Sourate Al-Ḥadīd (57), verset 7 :
وَأَنفِقُوا۟ مِمَّا جَعَلَكُم مُّسْتَخْلَفِينَ فِيهِ
« Et dépensez de ce dont Il a fait de vous les dépositaires-gérants. »
L’expression coranique mustakhlafīna fīhi rappelle que les biens mis à notre disposition ne nous confèrent pas une propriété absolue. Nous en avons la gestion et la responsabilité pendant le temps de notre existence.
L’invitation à dépenser porte sur une partie de ce que nous avons reçu. Il ne s’agit évidemment pas de tout distribuer au point de devenir ensuite dépendant de l’assistance d’autrui, mais de ne pas laisser l’attachement aux biens nous détourner de notre responsabilité envers les autres.
Chacun demeure libre de répondre favorablement ou non à cette invitation, mais il lui appartient d’assumer la portée de son choix.
Pourquoi cette insistance particulière sur la dépense ? Peut-être parce que l’être humain entretient souvent un rapport passionnel avec les biens matériels. Il peut les aimer au point de développer des comportements égoïstes, de se montrer indifférent aux besoins des autres et de retenir ce qu’il pourrait partager.
Le Coran attire d’ailleurs notre attention sur l’un des stratagèmes de Satan : faire craindre la pauvreté à celui qui envisage de dépenser pour l’agrément de Dieu, tout en l’incitant à la conduite avare (2:268). Cette peur peut devenir un obstacle à la générosité et à la solidarité.
Mais l’invitation coranique comporte une autre dimension, particulièrement importante : l’expression min qabl, « avant que », qui introduit une véritable urgence.
Il nous est demandé d’agir avant que la mort ne survienne. Cette précision devrait nous conduire à une représentation lucide de la mort : non pas une échéance abstraite, lointaine ou simplement théorique, mais une possibilité réelle dont la survenue peut intervenir à tout instant et qui échappe entièrement à notre maîtrise.
La mort marque la fin de notre capacité à agir dans ce monde, à réparer nos manquements, à partager nos biens et à accomplir de nouvelles bonnes œuvres.
La scène décrite dans le verset 10 est particulièrement saisissante. Celui qui voit approcher la mort conserve encore une volonté consciente : il formule une demande, exprime un souhait et sollicite de son Seigneur un délai supplémentaire.
À cet instant, il semble prendre pleinement conscience de la valeur du temps dont il a disposé. Il ne demande même pas une prolongation considérable, mais seulement un délai rapproché, un supplément de vie qui lui permettrait de faire l’aumône et de rejoindre les gens de bien.
Cette demande révèle une prise de conscience fondamentale : même un court laps de temps peut être d’une valeur immense lorsqu’il est consacré à accomplir le bien.
Mais le verset 11 apporte immédiatement la réponse : lorsque le terme fixé pour une âme est arrivé, Dieu ne le reporte pas.
À chaque âme est donc assigné un terme, un ajal, dont Dieu seul connaît l’échéance. Cette réalité demeure hors de notre contrôle et ne peut être modifiée par nos souhaits lorsque le moment est venu.
Il ne s’agit pas de faire de cette perspective une source de peur paralysante. Bien au contraire, la connaissance de cette limite devrait être un moteur de notre engagement dans le bien, un catalyseur de nos bonnes actions et une invitation permanente à ne pas gaspiller le temps qui nous est accordé.
Les biens que nous recevons et le temps dont nous disposons constituent deux formes de responsabilité. Nous aurons à rendre compte de l’usage que nous en aurons fait.
La véritable lucidité consiste peut-être à comprendre que nous ne maîtrisons ni la durée de notre vie ni l’ensemble des circonstances de notre existence, mais que nous disposons, aussi longtemps que nous vivons, d’une capacité d’agir et de faire le bien.
Ne remettons donc pas à demain le bien que nous pouvons accomplir aujourd’hui. Car le temps perdu ne nous est pas restitué et le bien différé n’est pas toujours un bien qui sera accompli.
Invocation
Allâhumma, assiste-nous afin que nous fassions toujours le bien sans le différer.
Ne laisse pas s’écouler le temps de vie que Tu nous as fixé, dans Ton absolue souveraineté, sans que nous ayons pris conscience de sa valeur et des occasions qu’il nous offre d’accomplir le bien.
Ne nous laisse pas mourir dans l’insouciance, la négligence ou sous l’emprise des stratagèmes de Satan, qui cherchent à nous détourner du bien durant notre vie ici-bas.
Āmīn.
Ahmadou Makhtar Kanté
Imam et essayiste
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