Justice à l’ère de l’IA : Alerte sur les risques d’une déshumanisation (Par Antigone Diop)

La rentrée solennelle des Cours et Tribunaux du Sénégal constitue, chaque année, un moment fort de la vie institutionnelle. Elle marque non seulement l’ouverture de l’année judiciaire, mais aussi un temps de réflexion collective sur l’état de notre Justice, ses défis et ses perspectives. Dans ce contexte, l’irruption de l’intelligence artificielle dans le fonctionnement judiciaire appelle une analyse lucide, responsable et profondément éthique.

Le Sénégal s’est résolument engagé sur la voie de la transformation numérique de l’administration publique. La Justice n’échappe pas à cette dynamique : dématérialisation des procédures, numérisation des archives, bases de données jurisprudentielles, plateformes électroniques de gestion des dossiers. Ces avancées sont nécessaires. Elles répondent aux attentes légitimes des justiciables en matière de célérité, d’accessibilité et de transparence.

Cependant, la modernisation ne doit jamais se confondre avec une automatisation aveugle.

La Justice sénégalaise repose sur des principes fondamentaux consacrés par la Constitution, notamment l’indépendance du pouvoir judiciaire, le droit à un procès équitable et la motivation des décisions de justice. Or, l’algorithme, par nature, fonctionne sur la base de modèles statistiques et de corrélations. Il ne comprend ni la singularité des situations humaines, ni la complexité des réalités sociales, économiques et culturelles propres à notre pays.

Peut-on automatiser la Justice sans en perdre l’âme ?
La réponse doit être claire : non, si l’automatisation conduit à effacer le rôle central du juge. L’intelligence artificielle peut être un outil d’assistance à la recherche juridique ou à la gestion administrative des dossiers, mais elle ne saurait se substituer à l’appréciation souveraine du magistrat. Juger, ce n’est pas appliquer mécaniquement une règle à un fait ; c’est interpréter, pondérer, comprendre et parfois humaniser le droit.

Un autre risque majeur mérite une attention particulière : celui de la fiabilité des contenus générés par l’intelligence artificielle. Les systèmes d’IA peuvent produire des jurisprudences erronées, citer des décisions inexistantes ou créer de faux raisonnements juridiques. Dans un contexte où la charge de travail des magistrats est déjà lourde, l’utilisation non maîtrisée de tels outils peut constituer une entrave grave à la qualité des jugements rendus, voire porter atteinte à la sécurité juridique.

Au Sénégal, où le droit positif est le fruit d’une articulation complexe entre droit écrit, héritage jurisprudentiel et réalités sociales, l’importation de solutions technologiques conçues ailleurs pose également la question de la souveraineté juridique et numérique. Les algorithmes sont souvent développés à partir de données étrangères, selon des logiques qui ne correspondent pas toujours à notre système juridique ni à nos valeurs sociales.

Il serait dangereux de confier à des outils opaques, parfois contrôlés par des acteurs privés internationaux, une influence déterminante sur l’orientation des décisions judiciaires. La Justice doit rester compréhensible, explicable et contrôlable par ceux qui la rendent et par ceux à qui elle s’adresse.

La numérisation de la Justice sénégalaise doit donc être progressive, encadrée et éthique. Elle suppose la formation des magistrats, des greffiers et des avocats aux limites de l’intelligence artificielle, l’adoption de normes claires sur son usage, et la consécration d’un principe intangible : l’algorithme ne doit jamais remplacer l’humain.

Préserver l’âme de la Justice, c’est refuser de réduire le juge à un simple exécutant de recommandations technologiques. C’est rappeler que la décision judiciaire engage des libertés, des droits et parfois des destins. À l’ère de l’intelligence artificielle, le véritable progrès ne réside pas dans la délégation du jugement à la machine, mais dans l’utilisation raisonnée de la technologie au service d’une Justice plus humaine, plus juste et plus digne de la confiance des citoyens sénégalais.
Chers magistrat je vous rappelle que la loi peut être codée, mais la clémence ne s’algorithme pas. Le juge doit rester humain, car c’est son humanisme qui donne sens et justice à son verdict.
Un robot peut traiter des données, mais seul un juge humain peut mesurer une faute à l’aune de la dignité, de la compassion et de la clémence. La Justice perdrait son âme le jour où l’algorithme remplacerait l’humanisme.

Mis en ligne par Buur Sine 

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