SILENCE DES ÉLITES, VOIX DES PEUPLES : PLAIDOYER POUR UNE AFRIQUE EN PAIX
PAR
MAME DIARRA FALL – SÉNÉGAL
SAMBA DIALLO – SÉNÉGAL
JOHN ANIBAL LUCHA – RDC CONGO
CONTEXTE
L’Afrique, berceau de l’humanité, est aussi depuis plusieurs siècles l’un des terrains d’expression les plus violents des luttes de domination mondiale. De la traite des esclaves à la colonisation, et par la suite, aux mouvements d’indépendance qui n’ont pas pleinement réussi, les modèles d’exploitation économique et politique ont constamment évolué.
Au lendemain de l’indépendance, des personnalités africaines de premier plan telles que Patrice Lumumba, Kwame Nkrumah ou Thomas Sankara ont tenté de tracer la voie d’une véritable
souveraineté politique et économique. Mais, leurs ambitions étaient constamment contrecarrées par les pratiques néocoloniales, la dépendance à l’égard des grandes puissances mondiales et les conflits internes. Aujourd’hui encore de nombreux conflits en Afrique découlent de la
malédiction des ressources : les pays incroyablement abondants en minéraux clés (comme le cobalt, le coltan, l’uranium, le pétrole, le gaz et l’or) abritent ironiquement certaines des
populations les plus pauvres du monde. Le constat est que l’Afrique est généreusement pourvue
en ressources, terres productives et richesses naturelles précieuses, renouvelables (eau, forêts et poissons, notamment) ou non (charbon, gaz, pétrole et autres minéraux). Les ressources naturelles dominent l’économie de nombreux pays de ce continent et représentent le plus
important moyen de subsistance pour des habitants majoritairement pauvres et vivant en zone rurale. Elles constituent ainsi le fondement du revenu et de la subsistance de larges pans de la population et l’une des principales sources de recettes publiques et de richesse nationale.
Dans des circonstances appropriées, l’essor des ressources naturelles peut être un moteur essentiel de la croissance, du développement et du passage d’un artisanat familial à
une production d’usine.
C’est le fameux « paradoxe de l’abondance » ou malédiction des ressources, théorisé par Richard Auty et largement étudié en économie politique, se manifeste malheureusement de
diverses manières. La République démocratique du Congo offre une illustration brutale. Tout en détenant 70 % du cobalt mondial, un composant essentiel des batteries électriques et de la transition énergétique, le pays est embourbé dans un conflit mortel depuis plus de deux décennies. De même, le Soudan et le Soudan du Sud restent piégés dans des conflits liés aux
luttes pétrolières et énergétiques, tandis que la région du Sahel est pris dans l’étau du terrorisme, de la pauvreté et des ingérences extérieures. En réponse à ces défis, les dirigeants politiques du
continent font souvent preuve d’inaction, d’un échec à développer des solutions collaboratives
et d’une préférence pour les intérêts individuels ou géopolitiques plutôt que pour le bien-être de leurs citoyens. Pendant ce temps, les mouvements de citoyens, les femmes et les jeunes à travers toute l’Afrique sont à la tête de la charge, prônant la dignité, la justice et la paix.
LE SILENCE COUPABLE DES ÉLITES AFRICAINES
Les progrès technologiques annoncent souvent une nouvelle ère, un monde nouveau où la croissance se mesure aux innovations et à l’expansion économique. Les débats sur la portée ou le sens du progrès ont été au cœur de réflexions philosophiques. Elles s’affirment sous la forme de l’affrontement dual entre science et philosophie. Que peuvent les pensées quand les chiffres, les inventions sont plus manifestes dans la réalité ? Comment la philosophie peut-elle apporter de véritables réponses quand la science semble redéfinir et reconstruire le monde ?
Les progrès toutefois aussi inventifs qu’ils puissent être présentent des paradoxes. Ils amplifient les crises sociales et contribuent à la destruction de l’environnement. La science permet de construire, elle offre une facilité et refait le monde, mais cela a un prix et c’est souvent notre humanité ou son absence. Jean Rostand dira que : “ La science a fait de nous des dieux avant même que nous méritions d’être des hommes”. Par la science, l’homme s’élève en divinité, affronte les limites de l’esprit humain, déconstruit ou reconstruit le monde actuel. Toutefois, le prix à payer devient l’humain, l’humanité.
La Révolution Industrielle qui a été un moment central dans l’Histoire montre les limites contenues dans tout progrès techniques ou scientifiques. Elle a été marquée par une pluralité d’inventions qui redéfinissent le travail et permet l’accumulation des richesses. Le capitalisme moderne commence à apparaître, les inégalités sociales se raffermissent. Les conditions de travail deviennent de plus en plus difficiles. D’un côté, une classe sociale parvient à vivre dans le confort, de l’autre, une autre voit sa vie organisée autour de la misère et de la souffrance. C’est le Capitalisme. Mark Fisher écrira dans son livre Capitalism Realism, qu’il est : “plus facile d’imaginer la fin du monde que d’imaginer la fin du capitalisme”. Ce courant économique, malgré les nombreuses critiques qui lui sont adressées reste tenace. Il s’impose. Il est à la base de toute construction socio-économique. Marx et Engels écriront dans leur ouvrage “ Manifeste du Parti Communiste” que l’: “histoire de toute société repose sur la lutte des classes”. Cet affrontement entre classes sociales est alors antérieur au capitalisme. Les sociétés s’organisent en accordant des privilèges à quelques groupes puis à en priver à d’autres.
Le capitalisme se construit sur ce postulat. Il est la légitimation de l’ostracisation économique. De la paupérisation des masses. De l’accumulation des richesses par quelques groupes. Il se construit sur la base d’aliénation et de déshumanisation. Cette déshumanisation concerne principalement les classes dominées dont les labeurs sont durement exploités et moindrement rémunérés. L’une des formes les plus cruelles du capitalisme est le capitalisme gore, lié intrinsèquement à la mort. On parle alors de capitalisme cannibale. Cette notion a été popularisée par la chercheuse Nancy Fraser. Elle montre comment le capitalisme se nourrit de l’exploitation de la nature, des soins, des institutions démocratiques mais se manifeste également par le pillage de savoirs et des ressources des populations marginalisées. Il s’agit d’un système dévastateur, cruel, meurtrier et sanglant.
Le capitalisme devient dès lors un monstre froid, le plus froid des monstres. L’urgence d’accumulation des profits devient plus urgente que les vies humaines. Parfois, il arrive qu’il se construise sur les vies humaines. C’est la même logique avec le colonialisme. Le colonialisme et le capitalisme partagent des (contre)valeurs communes basées sur la prédation et l’aliénation. Ils se construisent sur la violence qui devient un instrument de subjugation et de domination.
Dans les damnés de la terre, Frantz Fanon écrit : “ le colonialisme n’est pas une machine à penser, n’est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l’état de nature”. Le système colonial se perpétue par la déshumanisation et la violence. Les populations natives désignées comme des indigènes seront soumises à des traitements inhumains, cruels pour accroitre les richesses économiques de l’Empire. Le processus violent va au-delà des travaux forcés, l’une de ses manifestations les plus laides est la déshumanisation du colonisé, la négation de son humanité et l’imposition des valeurs occidentales. Sur leurs propres terres, les populations locales n’auront plus de droits et ne devraient exister que pour répondre aux injonctions du colon. Toute tentative de révolte est souvent violemment réprimée par le massacre de populations.
Le Congo est une illustration flagrante de la violence de la colonisation. Le Roi Léopold II faisait du Congo sa propriété privée. Les populations étaient soumises à des conditions de travail extrêmement pénibles pour enrichir le roi. L’une des méthodes de répressions extrêmement sévère et dont les archives en témoignent consistait au fait de couper la main de ceux que l’on considérait comme n’ayant pas proprement exécuté leur travail. Cette cruauté systémique se poursuit par l’existence de zoo humains où des enfants étaient exhibés témoignant d’une animalisation cruelle. Si le nazisme est encore considéré comme l’un des pires épisodes de l’Histoire, la folie meurtrière du roi belge a causé 10 à 15 Millions de morts au Congo. Cette brutalité s’exerçait au nom de l’extraction des ressources.
Aujourd’hui, c’est le même système violent qui continue à sévir. Les ressources sont exploitées d’une manière cruelle sans aucune considération pour les vies humaines. Le confort technologique repose sur des mains enfouies dans les mines et sur les cadavres de personnes. L’instabilité est devenue admise en RDC et pourtant le silence règne sur cet holocauste qui se joue sur nos yeux. Pourtant, le Congo est l’un des pays les plus riches du monde. Les qualificatifs souvent utilisés pour le décrire dénoncent toutefois une contradiction. “ Minerais de sang” “ Capitale mondiale du viol”, “ esclavage moderne” etc., Le Congo est le cœur même de l’Afrique. Il est le poumon de l’Afrique par ses potentialités et sa riche biodiversité. Mais dire que le Congo est le cœur de l’Afrique, c’est reconnaître que ce qui s’y passe mérite l’attention générale car cela nous concerne toustes. L’assassinat de Patrice Lumumba le 17 Janvier 1961 était un rappel. Un rappel de la violence coloniale mais également un avertissement contre toustes celleux qui osaient s’attaquer à la brutalité coloniale.
Aujourd’hui, les massacres continuent mais rencontre le silence et l’indifférence. Pourtant, le prix Nobel de la paix de 2018, Denis Mukwege nous alerte et nous invite à reconnaître notre responsabilité sur ce massacre en cours : “ Quand vous conduisez votre voiture électrique, que vous utilisez votre smartphone ou que vous contemplez vos bijoux, prenez une minute pour réfléchir au coût humain de la fabrication de ces objets. Fermez les yeux sur cette tragédie revient à en être complice.”. Nous portons tous une partie du Congo en nous.
La solidarité n’est pas un acte de charité. C’est un devoir et une nécessité morale. Un Congo libre annonce une Afrique ou plus loin un monde libre de la brutalité coloniale et impérialiste. Les oppressions sont connectées et les acteurs qui nourrissent le massacre au Congo sont les mêmes qui tuent au Soudan, en Palestine et dans toutes les autres régions opprimées.
Exprimer la solidarité, c’est revendiquer son humanité. C’est résister. Le sort du Congo nous interpelle au-delà de notre implication commune à travers nos appareils technologiques mais ce que nous autorisons au Congo, violence et exploitation, est ce qui est susceptible de devenir notre sort dans un monde où l’impérialisme ne cesse de se réinventer. Ce n’est pas un devoir de solidarité. C’est une nécessité de résistance. Frantz Fanon nous avertissait : “ Gardons-nous de ne jamais l’oublier : c’est notre sort à tous qui se joue au Congo.”
NB : Malgré le grave impact des conflits en Afrique, de nombreux dirigeants politiques restent silencieux ou luttent pour prendre des mesures efficaces. Bien que l’Union africaine et les organismes régionaux tels que la CEDEAO, la SADC et l’IGAD tiennent des réunions fréquentes, ces rassemblements mènent rarement à des solutions tangibles. Les dirigeants préfèrent souvent les déclarations symboliques aux actions décisives. Un certain nombre de dirigeants privilégient le maintien de leur propre pouvoir plutôt que le bien-être de leurs citoyens. Par exemple, au Soudan, les généraux en guerre semblent plus concentrés sur le contrôle des ressources que sur l’établissement de la paix pour la population. En outre, l’implication des puissances extérieures, y compris l’Union européenne, la Chine, la Russie et les États-Unis, contribue à cette inaction. Les dirigeants africains dépendent de l’aide extérieure et luttent pour développer des politiques étrangères indépendantes. Le silence des élites n’est pas une neutralité, mais une complicité passive ou active.
LA CENTRALITÉ DES RESSOURCES NATURELLES DANS LES CONFLITS AFRICAINS
L’Afrique est un continent d’abondance et de blessures. De ses entrailles jaillissent l’or, le diamant, le coltan, le cobalt, l’uranium, le cuivre et tant d’autres richesses dont dépend l’économie mondiale. Pourtant, cette abondance est devenue une malédiction pour ceux qui y vivent. La République démocratique du Congo illustre tragiquement ce paradoxe.
Depuis plus de deux décennies, mon pays la république démocratique du Congo est déchiré par une guerre dont les causes profondes sont directement liées à la convoitise sur ses ressources naturelles.
Dans l’Est du Congo, les zones les plus riches en minerais sont aussi celles où les armes ne se taisent jamais. Les groupes armés s’y multiplient, appuyés par des réseaux politiques, économiques et parfois étrangers. Le coltan et le cobalt, utilisés dans les téléphones et les voitures électriques du monde entier, financent des rébellions qui sèment la mort et la peur. Des milliers d’enfants et de jeunes travaillent dans des mines artisanales sans sécurité, pendant que des multinationales engrangent des milliards de dollars.
Depuis Goma, où je vis et milite depuis plus de treize ans au sein du mouvement citoyen LUCHA, j’ai vu de mes propres yeux comment la guerre est devenue une économie. Les armes, les minerais, la corruption et le silence s’entretiennent mutuellement. Les dirigeants congolais, censés protéger les citoyens, négocient souvent avec ceux qui profitent du chaos. Pendant ce temps, les populations paient le prix fort : déplacements forcés, pauvreté extrême, et perte d’espoir.
La guerre actuelle menée par le M23 et le Rwanda, soutenue par des forces étrangères, illustre cette logique cynique. Les zones occupées par ce mouvement ne sont pas choisies au hasard, ce sont des régions stratégiques riches en or, en cassitérite et en coltan. Pendant que les diplomaties du monde observent ou se contentent de déclarations, des milliers de familles fuient encore, laissant derrière elles des maisons brûlées et des champs abandonnés.
Cette guerre pour les ressources n’est pas seulement congolaise : elle est africaine. Au Niger, c’est l’uranium ; au Mali, l’or ; au Soudan, le pétrole. Dans tous ces pays, les ressources nourrissent les conflits au lieu de financer la paix. Cela prouve que le problème n’est pas la nature africaine, mais la structure du pouvoir et la complicité des élites. Tant que les décisions se prendront sans le peuple, tant que les richesses seront gérées dans le secret, les armes parleront plus fort que la justice.
Les élites locales, souvent complices de multinationales étrangères, gèrent les richesses comme des butins personnels. Le peuple, lui, n’en tire que misère et souffrance. C’est pourquoi les mouvements citoyens comme la LUCHA, Y EN A MARRE, BALAIS CITOYEN et tant d’autres plaident pour une souveraineté totale et l’Afrique sur les ressources naturelles et la bonne gouvernance : une transparence totale dans les contrats miniers ; un contrôle citoyen des revenus publics ; et une redistribution équitable des richesses.
La paix durable en Afrique ne viendra pas seulement du silence des armes, mais de la justice économique. Tant que nos richesses profiteront à quelques-uns, la guerre restera un marché rentable.
NB : Au lieu d’être une bénédiction, les ressources naturelles en Afrique alimentent souvent les conflits. La théorie de la « malédiction des ressources » suggère qu’une abondance de matières premières peut attirer la cupidité, encourager la corruption et affaiblir les gouvernements. Par exemple, en République démocratique du Congo, les précieux minéraux coltan et cobalt,essentiels pour l’électronique comme les téléphones et les voitures électriques, intensifient les conflits armés entre les groupes rebelles, les armées étrangères et les sociétés internationales. De même, au Soudan, le pétrole est un facteur majeur dans la guerre civile en cours. Dans la région du Sahel, l’uranium au Niger et l’or au Mali contribuent aux luttes énergétiques locales et internationales.
Tant que les ressources africaines sont exploitées sans contrôle citoyen, elles nourriront la guerre au lieu de financer la paix et le développement.
LES CONSÉQUENCES HUMAINES DES GUERRES LE CAS DE LA RD CONGO
Derrière les chiffres froids des rapports humanitaires, il y a des vies brisées, des visages marqués par la peur et l’épuisement.
Dans les camps de déplacés du Nord-Kivu, du Masisi et de Rutshuru, j’ai rencontré des familles qui ont tout perdu à cause d’un conflit qu’elles ne comprennent pas, à côté de ces citoyens nous avons expérimenté la souffrance de ce peuple abandonné. Des mères qui ont vu leurs villages brûler. Des enfants qui n’ont jamais connu la paix. Des jeunes qui rêvaient d’un avenir et se retrouvent à chercher de quoi survivre chaque jour.
Les guerres en Afrique ne détruisent pas seulement les infrastructures : elles détruisent les âmes. Elles déracinent les communautés, brisent le tissu social, et transforment les victimes en oubliés. Les femmes en paient le prix le plus lourd : la violence sexuelle est utilisée comme une arme de guerre, un moyen de domination et d’humiliation.
Les jeunes, eux, sont sacrifiés, sans emploi ni espoir, certains sont enrôlés de force dans des rebellions et ceux qui résistent (il faut regarder le nombre des congolais qui sont dans la diaspora congolaise et dans les camps des refugies) sont directement exécutés, d’autres fuient vers l’inconnu, dans les forêts ou sur les routes migratoires.
Mais malgré cette douleur, la dignité résiste. J’ai vu des femmestransformer leur souffrance en solidarité. J’ai vu des jeunes créer des écoles communautaires dans les camps. J’ai vu la société civile et les citoyens sans moyens de défense se transformer en chair à canon, souvent seule face à l’État absent, continuer à parler, à dénoncer, à organiser l’espoir.
Ces guerres ne sont pas des fatalités. Ce sont des constructions humaines, nourries par la cupidité et l’indifférence. Et elles peuvent être déconstruites par la conscience, la solidarité et la mobilisation citoyenne. Tant que les peuples continueront de se taire, les élites continueront de se servir. Mais lorsque les citoyens s’organisent, parlent d’une seule voix et exigent des comptes, alors le pouvoir change de camp.
Les ressources africaines ne devraient pas être une malédiction, mais une promesse. La paix ne viendra pas des élites silencieuses, mais des peuples debout. De Goma à Dakar, de Khartoum à Bamako, nos luttes se rejoignent pour reprendre le contrôle de nos richesses, protéger nos vies, et construire une Afrique qui choisit la paix au lieu de la guerre.
Aujourd’hui, le monde entier profite des ressources africaines. Les voitures électriques européennes roulent grâce au cobalt du Congo, les téléphones portables fonctionnent grâce au coltan du Kivu, et les centrales nucléaires s’allument avec l’uranium du Niger.
Mais les peuples qui extraient ces richesses vivent dans la peur, la pauvreté et l’exil. Il est temps que l’Afrique se regarde elle-même et dise : assez. Assez de silence, assez de souffrance, assez de trahison. La paix ne viendra pas par des accords signés dans des capitales étrangères, mais par la mobilisation des peuples africains, conscients, organisés et solidaires.
De Goma à Dakar, de Bamako à Khartoum, nos voix s’unissent, pour la justice, pour la souveraineté, et pour une Afrique où la paix n’est plus un rêve, mais un droit.
NB : Au-delà des chiffres sévères dans les rapports se trouvent des vies brisées. Les conflits forcent des millions de personnes à quitter leurs maisons en tant que personnes déplacées à l’intérieur du pays et réfugiés. La guerre au Soudan a déjà déclenché une catastrophe humanitaire qui a touché plus de 10 millions de personnes. Les femmes et les filles souffrent de manière disproportionnée : au Congo, la violence sexuelle est utilisée comme un outil systématique de guerre. Les jeunes sont sacrifiés : le recrutement forcé en tant qu’enfants soldats, le chômage généralisé aggravé par l’instabilité et l’exode massif par la migration irrégulière dévastent leur avenir. Les guerres ne sont pas seulement géopolitiques : elles détruisent les sociétés dans leur chair et compromettent l’avenir des générations entières
VOIX DES PEUPLES, DIGNITÉ AFRICAINE ET LUTTE CONTRE LES VIOLENCES STRUCTURELLES
Le défi auquel l’Afrique est confrontée aujourd’hui réside dans l’absence d’une gouvernance capable d’assumer la responsabilité historique qui incombe aux élites. Les conflits, l’instabilité, les crises humanitaires et l’exploitation économique ne doivent pas être considérés comme de simples événements malheureux ; ils représentent plutôt les conséquences observables d’un cadre politique déficient. Ce système a manifestement échoué à protéger ses citoyens et à traduire les ressources substantielles du continent en un avancement généralisé incapable à transformer la richesse du continent en développement collectif. Une étude de l’histoire africaine récente révèle un modèle de répétition décourageant : là où les dirigeants devraient articuler leurs positions, ils restent silencieux ; là où une action décisive est requise, ils font preuve d’indécision ; et lorsque la défense de la souveraineté populaire est primordiale, ils s’engagent dans des négociations clandestines. Ce modèle de calme politique n’est pas une coïncidence, mais a évolué vers une méthode délibérée de gouvernance de nos dirigeants de nos institutions. Il facilite le maintien des stabilités précaires, sauvegarde les réseaux d’intérêts acquis, préserve les alliances externes et masque les compromissions profondes entre les autorités locales et les entités commerciales multinationales (Multinationales). Mais ce silence a un coût : il se paie en vies humaines, en générations perdues, en espoirs brisés.
Les réalités décrites dans la partie consacrée à la République démocratique du Congo illustrent un profond échec politique : une nation possédant une richesse minérale importante à l’échelle mondiale, mais où la population subit une instabilité persistante. Le cas du cobalt, du coltan ou de l’or n’est pas seulement un problème économique ; il est la manifestation d’un système politique où l’État congolais a renoncé à sa première mission : protéger ses citoyens. La guerre qui ravage l’est du Congo, qui s’étend sur plus de deux décennies, souligne une lacune dans la gouvernance africaine, caractérisée par une incapacité à sécuriser le territoire, à protéger les populations civiles, à affirmer la souveraineté nationale sur les ressources naturelles et à défendre la dignité humaine. Il est impératif de souligner sans équivoque que les circonstances en RDC, au Sahel, au Soudan et dans d’autres régions du continent ne sont pas indicatives d’un destin africain inhérent, ni une fatalité africaine, mais plutôt de la conséquence d’un paradigme politique qui n’a pas été réformé depuis l’obtention de l’indépendance.
L’héritage du colonialisme a vu des systèmes préexistants préservés ou ingénieusement adaptés pour s’adapter aux priorités émergentes. L’observation prémonitoire de Fanon, soulignant le potentiel pour les États post-coloniaux de simplement remplacer les administrateurs coloniaux par une » bourgeoisie nationale » perpétuant les structures de pouvoir établies. Cette analyse n’a jamais été aussi pertinente qu’aujourd’hui. Plutôt que de démanteler les paradigmes coloniaux, les élites africaines les ont, dans certains cas, renforcés. Cela s’est manifesté dans la perpétuation de modèles économiques extractifs, de pratiques de gouvernance non transparentes, d’une règle autoritaire centralisée et d’une dépendance économique et militaire persistante à l’égard des puissances extérieures. Dans les situations nécessitant une restructuration institutionnelle fondée sur la souveraineté populaire, l’adaptation au cadre existant a souvent été le plan d’action préféré de nos dirigeants.
Cette analyse clarifie pourquoi les populations occupent maintenant une position importante dans la sauvegarde des principes démocratiques. Dans les cas où le leadership abdique la communication, c’est la citoyenneté qui exprime les préoccupations ; lorsque les structures établies vacillent, les communautés entreprennent l’auto-organisation. Des mouvements tels que Y’en a marre au Sénégal, LUCHA en République démocratique du Congo, Balai Citoyen au Burkina Faso, aux côtés de groupes féministes libériens et de collectifs de citoyens au Soudan et au Nigeria, remplissent une fonction cruciale : ils rétablissent la responsabilité éthique dans les environnements où elle s’est érodée. L’ascendance de ces mouvements ne découle pas principalement des aspirations révolutionnaires, mais plutôt de la nécessité de remédier à un déficit de gouvernance. Ils expriment une vérité fondamentale : que la paix, la gouvernance démocratique et la justice équitable dépendent de sociétés possédant des citoyens qui s’engagent activement et constamment dans la surveillance.
Ce serait une simplification analytique excessive de caractériser ces mouvements uniquement comme des soulèvements spontanés ou des expressions de dissidence. Ils représentent quelque chose de plus fondamental : l’émergence d’un paysage politique révisé en Afrique. Ces mouvements articulent des dialogues structurés, expriment des demandes explicites et offrent une critique cohérente du paradigme post-indépendance dominant. Leurs préoccupations comprennent l’administration inefficace des ressources, le patronage politique, le manque de responsabilité et l’impunité omniprésente. En outre, ils rejettent la prémisse selon laquelle la richesse africaine ne devrait bénéficier qu’à quelques privilégiés alors que la majorité de la population endure des conditions de vie précaires. Au cœur de leurs arguments se trouve l’affirmation selon laquelle un véritable progrès nécessite l’équité, l’ouverture et l’autonomie fiscale. Ils éclairent la compréhension selon laquelle les conflits ne sont pas des calamités inévitables, mais plutôt des constructions sociales découlant de systèmes économiques prédateurs et de partenariats politico-militaires.
Le défi contemporain auquel l’Afrique est confrontée ne réside donc pas dans une pénurie de ressources, mais plutôt dans l’absence de gouvernance équitable. Le continent africain ne manque pas de terres fertiles, , de minéraux stratégiques ou de capital humain. Son principal obstacle réside dans l’absence de cadres capables de tirer parti de ces actifs pour le bien-être collectif. L’énigme africaine est fondamentalement enracinée dans cette dichotomie : le continent possède tous les ressources nécessaires à la prospérité, mais il est entravé par des structures politiques et économiques qui convertissent la richesse en discorde et le potentiel en précarité. Amílcar Cabral, dans son concept de libération, a précédemment souligné cette disparité : « Dites la vérité au peuple et construisez la société à partir de lui ». Ce principe fondamental n’a pas été mis en œuvre dans la gouvernance des ressources africaines.
L’impasse persistante dans la résolution du conflit a donné un résultat discernable : l’établissement de la paix sur le continent africain n’a pas été prioritaire comme une préoccupation politique fondamentale. Au lieu de cela, la poursuite de la paix a été largement déléguée à des parties prenantes externes y compris des organisations internationales, des acteurs mondiaux influents et des médiateurs étrangers plutôt que d’être cultivée organiquement par les populations africaines elles-mêmes. Tant que la paix est considérée comme une entreprise bureaucratique et diplomatique plutôt qu’une initiative politiquement fondée et communautaire, sa stabilité restera faible. Une paix durable et authentique nécessite l’engagement actif des populations locales, l’implication centrale des femmes dans les processus décisionnels, l’incorporation de la justice en tant qu’élément central des accords de paix, la répartition équitable des ressources et la mise en place d’institutions responsables responsables devant les citoyens.
Les jeunes africains, qui constituent une proportion importante de la population, font preuve d’une conscience politiquement astucieuse qui est souvent sous-estimée. Plutôt que d’être simplement réactifs ou facilement influencés, ils font preuve d’une profonde réticence à accepter une situation où la richesse existe parallèlement à la pauvreté, la gouvernance manque de responsabilité et les actifs naturels alimentent l’instabilité plutôt que le progrès. Cette génération possède une compréhension aigue du fait que la stabilité à long terme du continent repose sur trois changements fondamentaux : la véritable démocratisation des organes directeurs, l’administration transparente des ressources naturelles et la mise en place de systèmes économiques indépendants des pratiques purement extractives.
Pour parvenir à une paix durable et aller au-delà des cycles de conflit, l’Afrique a besoin de plus qu’une simple rhétorique actualisée ; une transformation fondamentale de la conceptualisation et de l’exercice de l’autorité est cruciale, de sa manière de penser le pouvoir. Il est nécessaire de s’éloigner des systèmes où l’État est considéré comme un atout personnel, les ressources sont considérées comme des butins et la population est traitée comme une entité passive. Au lieu de cela, les modèles de gouvernance fondés sur la responsabilité, l’équité, l’engagement et la justice doivent être adoptés. Comme l’a exprimé Nelson Mandela, « La paix durable ne peut être construite que là où la justice sociale existe ». La paix n’est pas simplement la cessation des hostilités ; c’est l’établissement d’un cadre politique et économique qui empêche de manière proactive la récurrence des conflits.
Les voix citoyennes de l’engagement civique africain pointent de plus en plus vers une nouvelle direction. Ces voix mettent en lumière un point souvent négligé par ceux qui occupent des postes d’autorité : la trajectoire future du continent ne sera pas déterminée par des puissances diplomatiques externes, des sociétés mondiales ou des organismes de financement internationaux, mais plutôt par la capacité des populations africaines à récupérer l’agence sur leurs ressources, leur gouvernance et leur interprétation historique. Comme l’a articulé Lumumba, l’Afrique rédigera son propre récit. Aujourd’hui, ce récit commence à prendre forme, non pas principalement au sein des structures gouvernementales établies, mais plutôt au sein des organisations de la société civile, des institutions universitaires, des mouvements populaires, des alliances féministes et la montée de la sensibilisation critique.
Pour relever efficacement les défis persistants de la violence et du sous-développement, la trajectoire future de l’Afrique doit être guidée par la volonté collective de sa population, plutôt que par les déclarations souvent inouïes de ses élites silencieuses. La solution fondamentale réside dans la restructuration des systèmes politiques pour reconnaître véritablement les citoyens comme la source ultime d’autorité, véritable détenteur du pouvoir, en allant au-delà de les traiter comme des destinataires passifs de la manipulation. Cette transformation ne constitue pas seulement un impératif moral, mais une nécessité stratégique critique. Un continent qui ne parvient pas à autonomiser ses citoyens et à amplifier leur voix risque de perpétuer un cycle de crises et d’instabilité récurrentes.
Enfin de compte l’Afrique peut sortir des logiques de guerre si elle redonne la parole à ses peuples et construit un modèle de gouvernance basé sur la justice et la solidarité.
Mis en ligne par Buur
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