La « réalité du pouvoir » en Afrique : vérité ou alibi ?

Par Abdoulaye Dieng, Entrepreneur

La “réalité du pouvoir” est souvent présentée comme une évidence. En Afrique, elle compte parmi les notions les moins interrogées, mais demeure l’une des plus admises.

Le pouvoir peut se comprendre comme la capacité d’imposer une volonté dans un univers de contraintes. Sur notre continent, il ne s’exerce jamais de manière isolée ; il s’inscrit dans une matrice où se mêlent héritages historiques, dépendances structurelles et aspirations contrariées. Autrement dit, il organise le réel tout en en révélant les limites. Dès lors, une question s’impose : le pouvoir demeure-t-il un levier de transformation, ou tend-il progressivement à devenir un simple mécanisme de reproduction ?

À l’épreuve des faits, la réponse appelle une certaine lucidité. Dans sa configuration dominante, le pouvoir semble transformer peu ; il stabilise surtout des équilibres hérités. Non par manque de compétence, mais parce qu’il s’exerce dans un cadre dont les lignes profondes sont rarement remises en cause. Accéder au pouvoir, dans ces conditions, ne consiste pas tant à ouvrir un champ nouveau qu’à entrer dans une architecture déjà en place, avec ses règles et ses seuils implicites.

C’est dans ce contexte que la notion de “réalité du pouvoir” s’impose. Présentée comme une évidence, elle finit par agir comme une limite. Elle explique les inflexions, justifie les reculs et banalise les silences. Progressivement, elle tend à réduire le champ du possible et à installer l’idée que toute rupture relèverait de l’irréalisme. Le véritable piège du pouvoir ne réside peut-être pas tant dans la contrainte que dans l’habitude qui finit par s’installer. Car cette “réalité” n’est pas uniquement objective : elle est aussi progressivement intériorisée. On entre dans le pouvoir avec une volonté de transformation ; puis, peu à peu, on s’y maintient en apprenant à ne pas déranger. Le glissement est discret, presque imperceptible : l’adaptation devient une norme, et le compromis tend à s’imposer comme une doctrine.

C’est précisément cette logique que contestent aujourd’hui certains responsables politiques, à l’image de Ousmane Sonko, en affirmant qu’il n’existe pas de “réalité du pouvoir” qui vaille et en appelant à ne pas confondre contrainte et fatalité. Car le pouvoir n’est jamais neutre ; il résulte de rapports de force, de choix et d’arbitrages. Ce qui apparaît comme une limite est souvent le produit d’un consentement progressif. La question n’est donc pas de savoir si le pouvoir contraint — il contraint nécessairement — mais jusqu’où ces contraintes sont acceptées. C’est sans doute là que se joue l’essentiel, non dans la seule technicité, mais dans la posture de ceux qui l’incarnent.

Le pouvoir ne transforme pas toujours les hommes ; il tend plutôt à révéler ce qu’ils sont prêts à accepter ou à refuser. Il met à l’épreuve leur tolérance au compromis, leur capacité à résister à l’inertie et leur disposition à assumer leurs convictions. Il distingue, en définitive, ceux qui s’ajustent au système de ceux qui cherchent à en redéfinir les règles.

En Afrique, où la souveraineté est aujourd’hui à l’ordre du jour dans de nombreux pays, cette exigence est d’autant plus forte qu’elle ne se décrète pas : elle se construit dans la durée, au prix de choix difficiles. Elle impose de redéfinir les partenariats, de renégocier les rapports économiques et d’affronter des intérêts établis, souvent puissants. Mais elle se heurte à une contrainte majeure : une demande sociale immédiate, parfois instrumentalisée, et difficilement compatible avec le temps long des réformes. Le pouvoir se trouve ainsi pris dans une tension permanente entre l’urgence et l’essentiel.

C’est dans cette tension que se mesure la crédibilité des dirigeants. Non dans leur capacité à nier les contraintes, mais dans leur refus de les ériger en absolu. Gouverner ne consiste pas tant à choisir entre le réel et l’idéal qu’à maintenir un cap, sans se laisser absorber par les contraintes du présent.

La véritable rupture ne réside donc pas dans la conquête du pouvoir, mais dans la manière de l’habiter. Le pouvoir ne devrait pas devenir un espace de reniement ; il gagnerait à rester un lieu d’épreuve, où les principes sont confrontés au réel sans être abandonnés. Le drame du pouvoir en Afrique ne tient peut-être pas tant à la contrainte qu’il impose, qu’au fait qu’il finit, trop souvent, par convaincre ceux qui l’exercent qu’il ne peut être autrement. Or, c’est précisément cette conviction qu’il nous faut aujourd’hui refuser.

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