Méditation coranique du vendredi : La calamité que l’on pouvait prévenir – Par Imam Kanté

Vendredi 23 octobre 2026 – 11 Rabīʿ al-Thānī 1448 H

Verset du jour

Sourate al-Anfāl (8), verset 25

وَاتَّقُوا فِتْنَةً لَا تُصِيبَنَّ الَّذِينَ ظَلَمُوا مِنكُمْ خَاصَّةً ۖ وَاعْلَمُوا أَنَّ اللَّهَ شَدِيدُ الْعِقَابِ

Traduction de travail

« Prémunissez-vous contre une épreuve qui n’atteindra pas exclusivement ceux d’entre vous qui commettent des injustices. Et sachez qu’Allah est sévère en Son châtiment. »

 

Regard des quatre exégètes

1. Al-Ṭabarī (224-310 H / 839-923)

Dans son Jāmiʿ al-bayān, al-Ṭabarī explique fitna par une mise à l’épreuve et une épreuve par laquelle Allah éprouve les êtres humains. Les alladhīna ẓalamū sont ceux qui ont transgressé les limites, commis des actes répréhensibles ou péché.

Il rapporte notamment une explication attribuée à Ibn ʿAbbās selon laquelle Allah ordonne aux croyants de ne pas laisser le mal s’installer parmi eux, de peur que l’épreuve ne les atteigne collectivement. Il mentionne également des traditions mettant le verset en rapport avec des Compagnons et avec les événements de la bataille du Chameau.

L’impératif wa-ttaqū appelle donc les croyants à se prémunir contre une épreuve dont les effets peuvent dépasser ceux qui en sont directement responsables.

2. Fakhr al-Dīn al-Rāzī (543-606 H / 1149-1210)

Dans son Mafātīḥ al-ghayb, al-Rāzī examine la portée de l’avertissement divin et les interprétations rapportées à propos de cette fitna.

L’épreuve ne doit pas être comprise comme une situation qui toucherait nécessairement les seuls auteurs de l’injustice. Elle peut s’étendre à d’autres membres de la communauté, y compris ceux qui ne sont pas directement à l’origine du mal.

Les récits associés à la bataille du Chameau illustrent la manière dont ce verset a été compris à la lumière des événements ultérieurs de l’histoire musulmane. Ils invitent à distinguer le contexte de la révélation des applications historiques du texte.

L’avertissement engage ainsi chacun à prendre au sérieux les conséquences possibles des troubles et des injustices qui se développent dans la communauté.

3. Ibn Kathīr (701-774 H / 1301-1373)

Dans son Tafsīr al-Qurʾān al-ʿaẓīm, Ibn Kathīr insiste sur le fait que la fitna peut atteindre les auteurs du mal et ceux qui les entourent lorsque les actes répréhensibles ne sont ni empêchés ni corrigés.

Il rapporte notamment la tradition du navire : certains passagers veulent percer la coque pour satisfaire leur besoin, tandis que les autres risquent de les laisser faire. Si personne ne les arrête, tous peuvent périr ; si les autres interviennent pour empêcher leur entreprise destructrice, tous peuvent être sauvés.

Cette parabole donne une illustration particulièrement forte de la responsabilité collective. Ne pas être soi-même l’auteur du mal ne suffit pas toujours à préserver la communauté de ses conséquences.

La prévention, la dénonciation du mal et l’effort pour l’empêcher, selon ses moyens et ses responsabilités, constituent donc des dimensions essentielles de la vigilance morale.

4. Ibn ʿĀshūr (1296-1393 H / 1879-1973)

Dans Al-Taḥrīr wa-l-tanwīr, Ibn ʿĀshūr replace le verset dans son contexte, après l’appel à répondre à Allah et à Son Messager.

L’avertissement contre la fitna souligne la nécessité de ne pas laisser les dérèglements se développer au sein de la communauté. La rectitude individuelle ne dispense pas de se préoccuper du bien commun et des conséquences des comportements qui menacent la vie collective.

L’impératif wa-ttaqū peut ainsi être compris comme une exigence de vigilance et de prévention : il faut prendre au sérieux les conditions qui favorisent l’injustice et agir pour éviter que leurs effets ne s’étendent.

La portée sociale du verset ne consiste pas à attribuer indistinctement la même faute à tous, mais à rappeler que la vie collective engage des responsabilités qui dépassent les seuls actes individuels.

Ma note de méditation

Allah nous avertit contre une fitna — une épreuve, un désordre ou une calamité — dont les conséquences risquent de dépasser ceux qui en sont les auteurs directs.

Ce verset nous invite à réfléchir à une dimension essentielle de notre responsabilité humaine : le mal que nous ne commettons pas personnellement peut néanmoins nous atteindre lorsque nous laissons les conditions de son développement s’installer sans rien faire pour les prévenir ou les empêcher.

La fitna peut prendre des formes diverses : injustices, violences, guerres, insécurité, désordres sociaux ou autres calamités qui bouleversent la vie des individus et des communautés. Il ne s’agit pas d’affirmer que toute guerre, épidémie, famine ou sécheresse constitue nécessairement un châtiment divin identifiable, mais de comprendre que les comportements humains, lorsqu’ils nourrissent le mal ou le laissent prospérer, peuvent produire des conséquences qui dépassent leurs auteurs.

C’est ici que l’impératif coranique wa-ttaqū prend toute sa force : prémunissez-vous, prenez les dispositions nécessaires pour éviter que l’épreuve ne survienne ou ne s’étende. La prévention du mal est une responsabilité qui engage les individus, les groupes et les communautés.

Car il existe une faute qui ne consiste pas seulement à faire le mal, mais aussi à ne pas accomplir ce qui était nécessaire pour l’empêcher, alors même que l’on en avait la possibilité et la responsabilité. Il y a ceux qui sèment les troubles, ceux qui les encouragent, ceux qui en tirent profit et ceux qui, par indifférence, fatalisme ou démission, les regardent se développer sans intervenir.

Le fatalisme nous pousse à considérer que tout est déjà écrit et que notre action ne changera rien. La démission nous conduit à croire que le mal des autres ne nous concerne pas. Quant à la complaisance, elle nous fait accepter progressivement ce que nous aurions dû dénoncer ou empêcher.

Or, la responsabilité collective commence précisément là où nous comprenons que la rectitude individuelle ne nous dispense pas de nous préoccuper du sort de la communauté. Il ne suffit pas de ne pas participer à l’injustice ; il faut aussi, selon nos moyens et nos responsabilités, contribuer à en prévenir les conséquences.

Cette méditation nous rappelle une loi fondamentale de l’existence, que l’on peut éclairer par le principe coranique de la sunnat Allāh, la manière dont Allah a établi des régularités dans la vie des êtres humains et des sociétés. Lorsque les forces de destruction ne rencontrent aucune résistance, elles peuvent étendre leurs effets. Les injustices de quelques-uns risquent alors d’engendrer des souffrances qui atteignent également ceux qui n’ont pas pris part à leur commission.

Le Coran exprime une idée complémentaire lorsqu’il affirme :

وَلَوْلَا دَفْعُ اللَّهِ النَّاسَ بَعْضَهُم بِبَعْضٍ لَفَسَدَتِ الْأَرْضُ

« Et si Allah ne repoussait pas certains hommes par d’autres, la terre serait certainement livrée à la corruption. » (Coran, 2:251, traduction de travail)

Ce verset souligne l’importance de la résistance à la corruption. Le monde ne demeure pas habitable par la seule bonne volonté de ceux qui souhaitent le bien, mais aussi par les efforts de ceux qui s’opposent à l’injustice, contiennent les violences, défendent les droits et empêchent les forces destructrices de s’imposer.

Ainsi, face à ceux qui sèment les troubles, l’alternative n’est pas entre la violence et la passivité. Il existe une responsabilité d’agir avec discernement, justice et selon les moyens dont on dispose : prévenir, alerter, témoigner, protéger, réparer et contribuer à faire cesser le mal.

La question que nous devons nous poser n’est donc pas seulement : « Ai-je commis une injustice ? » Elle est aussi : « Qu’ai-je fait pour empêcher l’injustice que je voyais se développer autour de moi ? »

La calamité que l’on n’a pas provoquée peut parfois être celle que l’on a laissé devenir possible. Voilà pourquoi la vigilance, la solidarité et la prévention du mal sont des exigences de notre responsabilité devant Allah et devant les êtres humains.

Ahmadou Makhtar Kanté
Imam et essayiste

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