Science et Coran : la question des rapports (Par Imam Kanté)
La question des rapports entre le texte coranique et les sciences modernes constitue un enjeu central des débats contemporains relatifs à l’exégèse. Elle se cristallise autour de deux approches principales : le tafsîr ʿilmī, qui consiste à interpréter certains versets du Coran à la lumière des connaissances scientifiques, et le iʿjāz ʿilmī, qui vise à démontrer le caractère miraculeux du Coran en affirmant que certains versets anticiperaient des découvertes scientifiques modernes.
Ces deux démarches soulèvent des interrogations méthodologiques majeures, notamment au regard des principes de l’exégèse classique (uṣūl al-tafsîr) et du caractère évolutif des savoirs scientifiques.
Dès lors, une question fondamentale se pose : dans quelle mesure le tafsîr ʿilmī et le iʿjāz ʿilmī constituent-ils des approches légitimes de l’interprétation du Coran, et quelles limites méthodologiques et épistémologiques présentent-ils lorsqu’ils sont confrontés aux exigences de l’exégèse classique et à celles de la démarche scientifique ?
À l’examen, il apparaît que le tafsîr ʿilmī peut être tenu pour une approche légitime et pertinente, dans la mesure où le Coran comporte de nombreux versets évoquant des phénomènes naturels susceptibles d’être éclairés par les sciences. Employé avec prudence et rigueur, il permet ainsi de proposer une lecture du texte coranique enrichie par des données issues de disciplines telles que la biologie, l’astronomie, la géologie, la météorologie ou encore l’astrophysique.
Toutefois, cette méthode comporte un risque d’erreur, parfois significatif, lorsque son praticien ne respecte pas les règles fondamentales de l’exégèse classique ou ne maîtrise pas les méthodes et critères d’évaluation propres aux sciences contemporaines.
Le iʿjāz ʿilmī, quant à lui, soulève des difficultés plus importantes. En effet, l’adoption d’une posture apologétique peut conduire à forcer des correspondances entre certains versets coraniques et des théories ou faits scientifiques modernes. Une telle démarche aboutit souvent à des résultats méthodologiquement fragiles, relevant d’un concordisme naïf, peu nuancé et parfois marqué par le sensationnalisme ou la simplification excessive.
Dans ce cadre, deux risques principaux peuvent être identifiés : d’une part, l’imposition d’une signification unique à un verset, correspondant à une interprétation scientifique donnée, au détriment de la pluralité des sens admise par l’exégèse classique ; d’autre part, la confusion entre théories scientifiques et faits établis, sans prise en compte du caractère évolutif des paradigmes scientifiques.
Dans cette perspective, il paraît plus rigoureux d’adopter une position prudente, à l’instar de nombreux auteurs musulmans anciens et contemporains, en privilégiant l’idée de compatibilité entre certains versets coraniques et certaines données scientifiques, plutôt que celle d’une validation systématique des connaissances scientifiques par le Coran. Une telle validation tous azimuts, visant à démontrer le caractère miraculeux du texte, apparaît en effet problématique, voire contraire à l’intégrité de la démarche exégétique.
Cela étant, il convient de souligner que les erreurs éventuelles doivent être appréhendées de manière équilibrée sur le plan épistémologique : de même qu’une erreur commise par un exégète ne saurait être imputée au Coran lui-même, une erreur scientifique ne peut être attribuée à la science en tant que telle, mais relève de ses praticiens.
Enfin, comme l’ont rappelé de nombreux penseurs musulmans, une approche équilibrée suppose de ne pas perdre de vue la finalité première du Coran, en tant que guidance spirituelle et éthique, sans chercher à l’assujettir à des cadres conceptuels extérieurs. Dans cette optique, il apparaît souhaitable de promouvoir, avec lucidité et humilité, un dialogue fécond entre la méthode exégétique et la méthode scientifique.
L’exégèse classique offre d’ailleurs un cadre propice à ce dialogue, notamment à travers le « tafsîr bi al-ra’y », entendu comme un effort réfléchi d’interprétation personnelle, exercé dans le respect des principes établis. Il ne s’agit nullement de faire dire au texte ce qu’on veut lui faire dire, mais de compléter les deux piliers fondamentaux de l’exégèse : le tafsîr al-Qurʾān bi al-Qurʾān (le Coran explique le Coran – des versets du Coran sont expliqués par d’autres) et le tafsîr bi al-maʾthūr (fondé sur les traditions prophétiques et les propos des Compagnons et des Tābiʿūnb – la génération qui a suivi celle des compagnons).
Ahmadou Makhtar Kanté
Imam et essayiste
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