Le sacrifice d’Abraham dans la Bible et dans le Coran : Ismaël ou Isaac ?
Par Imam Ahmadou Makhtar Kanté
Dans le cadre de la perspective interscripturaire, nous abordons ici l’épreuve du sacrifice à laquelle Ibrâhîm (Abraham – paix sur lui) fut confronté. Ce fut un moment où il manifesta une fois encore toute la grandeur de sa foi, la sincérité de sa soumission et l’ampleur de sa confiance en Allah (SWT). À l’issue de cette épreuve, Dieu le consacra comme modèle de foi et de soumission. Abraham occupe en effet une place singulière dans le Coran : c’est le seul prophète que celui-ci qualifie explicitement d’ami d’Allah :
« Et Allah a pris Abraham pour ami » (Coran, 4 : 125).
Juifs, chrétiens et musulmans revendiquent son héritage spirituel, chacun à sa manière. La Bible parle d’Abraham, mais pas toujours de la même façon que le Coran parle d’Ibrâhîm. Concernant l’épreuve du sacrifice, il nous a paru utile d’examiner les convergences et les divergences entre les récits biblique et coranique, ainsi que les enseignements qui peuvent en être tirés.
Dans cette perspective, l’analyse qui suit sera articulée autour du contexte de l’épreuve du sacrifice, d’une étude comparée des récits biblique et coranique qui s’y rapportent, puis d’une réflexion sur l’identité du fils concerné par cette épreuve : Ismaël ou Isaac.
Contexte de l’épreuve du sacrifice
C’est dans Genèse 22, 1-19 que se trouve le récit biblique relatif à l’épreuve du sacrifice. Nous citerons les passages concernés tout au long de cette discussion. Dans le Coran, le récit de l’épreuve du sacrifice apparaît intégralement dans la sourate 37, versets 100 à 113.
La lecture des récits biblique et coranique met en évidence des différences significatives quant au contexte des événements. Selon la Bible, l’épreuve du sacrifice intervient après qu’Abraham a renvoyé Agar, la servante égyptienne, et son fils Ismaël dans le désert de Paran. L’épisode se déroule donc alors qu’Ismaël et sa mère vivent loin du pays des Philistins où résidait Abraham. Par ailleurs, Isaac y est explicitement nommé, ce qui ne laisse place à aucune ambiguïté quant à l’identité de l’enfant concerné :
« Après ces choses, Dieu mit Abraham à l’épreuve, et lui dit : Abraham ! Et il répondit : Me voici ! Dieu dit : Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac ; va-t’en au pays de Morija, et là offre-le en holocauste sur l’une des montagnes que je te dirai » (Genèse 22, 1-2).
Le récit coranique présente un contexte différent. L’épreuve du sacrifice intervient après les confrontations d’Abraham avec son peuple, notamment après la tentative de le jeter dans le feu.
« Ils dirent : « Préparez-lui une construction et jetez-le dans la fournaise. » Ils voulurent intriguer contre lui, mais ce sont eux que Nous avons mis à bas. Et il dit : « Je m’en vais vers mon Seigneur, qui me guidera. Seigneur, fais-moi don d’une descendance vertueuse. » Alors Nous lui fîmes l’heureuse annonce d’un garçon magnanime » (Coran, 37 : 97-101).
L’enfant annoncé est qualifié de ghulâmin halîm (garçon magnanime), mais son nom n’est pas mentionné.
Le récit biblique précise dès son ouverture que Dieu met Abraham à l’épreuve et lui ordonne d’offrir Isaac en holocauste. Il ajoute qu’Isaac est alors présenté comme son « fils unique ». Nous reviendrons plus loin sur cette divergence majeure entre les récits biblique et coranique concernant l’identité du fils concerné.
Le récit biblique poursuit par les préparatifs du sacrifice et rapporte un dialogue entre Abraham et Isaac. Tout se passe comme si Abraham ne révélait pas à son fils qu’il est lui-même l’objet du sacrifice :
« Abraham prit le bois pour l’holocauste, le chargea sur son fils Isaac, et porta dans sa main le feu et le couteau. Et ils marchèrent tous deux ensemble. Alors Isaac, parlant à Abraham, son père, dit : Mon père ! Et il répondit : Me voici, mon fils ! Isaac reprit : Voici le feu et le bois ; mais où est l’agneau pour l’holocauste ? Abraham répondit : Mon fils, Dieu se pourvoira lui-même de l’agneau pour l’holocauste. Et ils marchèrent tous deux ensemble.
Lorsqu’ils furent arrivés au lieu que Dieu lui avait indiqué, Abraham y éleva un autel et rangea le bois. Il lia son fils Isaac et le plaça sur l’autel, par-dessus le bois. Puis Abraham étendit la main et prit le couteau pour égorger son fils. Alors l’ange de l’Éternel l’appela des cieux et dit : Abraham ! Abraham ! Et il répondit : Me voici ! L’ange dit : N’avance pas ta main sur l’enfant et ne lui fais rien ; car je sais maintenant que tu crains Dieu et que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique.
Abraham leva les yeux et vit derrière lui un bélier retenu dans un buisson par les cornes ; il alla prendre le bélier et l’offrit en holocauste à la place de son fils. Abraham donna à ce lieu le nom de Jehova-Jiré. C’est pourquoi l’on dit aujourd’hui : À la montagne de l’Éternel il sera pourvu » (Genèse 22, 6-14).
À la différence du récit biblique, le Coran rapporte un dialogue entre Abraham et le fils magnanime, dont le nom n’est toujours pas mentionné :
« Quand celui-ci fut en âge de l’accompagner, il dit : « Ô mon fils, je me vois en songe en train de t’immoler. Vois donc ce que tu en penses. » Il dit : « Ô mon cher père, fais ce qui t’est commandé ; tu me trouveras, s’il plaît à Dieu, du nombre des endurants. » Puis, quand tous deux se furent soumis et qu’il l’eut couché sur le front, voilà que Nous l’appelâmes : « Abraham ! Tu as confirmé la vision. » C’est ainsi que Nous récompensons les bienfaisants. C’était là, certes, l’épreuve manifeste » (Coran, 37 : 102-106).
Ce dialogue introduit une dimension absente du récit biblique : le fils connaît la nature de l’ordre divin et y consent pleinement. Il accepte l’épreuve avec patience et confiance en Dieu. Dans le récit biblique, Isaac apparaît au contraire comme un personnage essentiellement passif. Le texte ne lui attribue aucune compréhension explicite de ce qui est en train de se dérouler.
Malgré ces différences narratives, les deux récits convergent quant à leur signification fondamentale. Dans les deux cas, Abraham est arrêté au moment décisif. Selon la Bible, c’est la voix de l’ange ; selon le Coran, c’est Dieu Lui-même qui l’interpelle. Dans les deux récits, le fils est finalement remplacé par un bélier destiné au sacrifice.
Une autre différence mérite cependant d’être soulignée : alors que la Bible annonce dès le début qu’il s’agit d’une épreuve, le Coran n’utilise ce terme qu’au moment où Abraham est sur le point d’accomplir l’immolation. Toutefois, la finalité demeure identique : Dieu éprouve la foi, l’obéissance et la confiance d’Abraham.
Dans le récit biblique, Abraham est alors qualifié d’homme craignant Dieu et reçoit la promesse d’une immense postérité ainsi qu’une mission particulière dans l’histoire du salut :
« L’ange de l’Éternel appela une seconde fois Abraham des cieux, et dit : Je le jure par moi-même, parole de l’Éternel ! Parce que tu as fait cela, et que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique, je te bénirai et je multiplierai ta postérité comme les étoiles du ciel et comme le sable qui est sur le bord de la mer ; et ta postérité possédera la porte de ses ennemis. Toutes les nations de la terre seront bénies en ta postérité, parce que tu as obéi à ma voix » (Genèse 22, 15-18).
De son côté, le récit coranique présente Abraham comme un muslim (soumis à Dieu), un muhsin (bienfaisant) et un mu’min (croyant) :
« Puis quand tous deux se furent soumis et qu’il l’eut couché sur le front, voilà que Nous l’appelâmes : « Abraham ! Tu as confirmé la vision. » C’est ainsi que Nous récompensons les bienfaisants. C’était là certes l’épreuve manifeste. Et Nous le rachetâmes par une victime grandiose. Et Nous perpétuâmes son renom dans la postérité : « Paix sur Abraham ! » Ainsi récompensons-Nous les bienfaisants. Il était certes de Nos serviteurs croyants » (Coran, 37 : 103-111).
Cette première comparaison fait apparaître une convergence essentielle quant à la portée spirituelle de l’épreuve, mais également des divergences significatives quant à son déroulement, au rôle du fils concerné et aux enseignements que chaque tradition en tire.
Ismaël ou Isaac ?
Deux divergences significatives apparaissent entre les récits de la Bible et du Coran concernant la suite que Dieu accorde à l’attitude exemplaire d’Abraham face à cette épreuve. En effet, là où la Bible évoque la grande postérité d’Abraham ainsi que sa fonction singulière dans l’histoire du salut de l’humanité — ce que le Coran confirme également — celui-ci ajoute l’annonce de la naissance d’un enfant nommé Isaac.
Cette annonce constitue l’un des indices les plus décisifs établissant que, selon la perspective coranique, c’est bien Ismaël, le premier-né d’Abraham, qui fut concerné par l’épreuve du sacrifice. D’autres indices présents dans le récit coranique, lorsqu’ils sont examinés avec attention, conduisent également à la conclusion que le fils magnanime dont le nom n’est pas mentionné dans le récit n’est autre qu’Ismaël. Parmi ces indices figurent notamment la conjonction de coordination « wa », les qualificatifs distincts attribués aux deux enfants, le pronom personnel « hi » ainsi que l’emploi de la forme du duel à la fin du récit coranique.
Ainsi, au début du récit coranique apparaît l’heureuse annonce d’un enfant qualifié de halîm (magnanime), sans que son nom soit mentionné. Puis, à la fin du récit, intervient une seconde heureuse annonce, celle d’un enfant explicitement nommé Isaac, présentée comme une partie de la récompense accordée par Dieu à Abraham en raison de son attitude exemplaire face à l’épreuve du sacrifice.
Il en découle que la première annonce ne peut concerner Isaac ; et si elle ne le concerne pas, elle ne peut alors concerner qu’Ismaël. Voici le passage concerné :
« Quand celui-ci fut en âge de l’accompagner, il dit : “Ô mon fils, je me vois en songe en train de t’immoler. Vois donc ce que tu en penses.” Il dit : “Ô mon cher père, fais ce qui t’est commandé ; tu me trouveras, s’il plaît à Dieu, du nombre des endurants.” Puis, quand tous deux se furent soumis et qu’il l’eut couché sur le front, voilà que Nous l’appelâmes : “Abraham ! Tu viens de confirmer le songe.” C’est ainsi que Nous récompensons les bienfaisants. C’était là, certes, l’épreuve manifeste. Nous le rachetâmes par une grandiose bête. Nous perpétuâmes son souvenir parmi la postérité. Paix sur Abraham ! Ainsi récompensons-Nous les bienfaisants. Il fut vraiment l’un de Nos serviteurs croyants. Et Nous lui annonçâmes la bonne nouvelle d’Isaac, prophète parmi les vertueux. » (Coran 37 : 102-112)
Le fait que le nom de l’enfant magnanime exposé au sacrifice ne soit pas mentionné, alors que celui d’Isaac apparaît explicitement à la fin du récit, constitue un indice particulièrement significatif quant à l’identité recherchée.
Pour les besoins de la démonstration, remplaçons l’enfant anonyme du début du récit par Isaac :
« Alors, Nous lui fîmes l’heureuse annonce d’un garçon nommé Isaac (…). Et Nous lui fîmes l’heureuse annonce d’Isaac, prophète parmi les vertueux. »
À travers cet exercice, il apparaît clairement que l’enfant magnanime annoncé au début du récit ne peut être Isaac. Dès lors, si ce n’est pas Isaac, il ne reste qu’Ismaël, puisque seuls ces deux fils d’Abraham sont concernés par la divergence relative à l’identité de l’enfant du sacrifice.
Comme l’expliquent certains commentateurs du Coran, notamment Chinqîṭî, la prise en compte de la conjonction de coordination wa (« et ») est ici cruciale, même si certains traducteurs omettent de la rendre en français. En effet, cette conjonction marque la succession de deux événements distincts. L’annonce de la naissance d’Isaac intervient après le récit du sacrifice et après la mention de la récompense accordée à Abraham. Cette succession établit que l’enfant précédemment concerné par l’épreuve ne peut être Isaac.
Selon le récit coranique, Isaac apparaît ainsi comme un don supplémentaire accordé à Abraham après que celui-ci eut manifesté de façon exemplaire sa foi, sa soumission et son obéissance à Dieu.
Un autre argument particulièrement fort en faveur d’Ismaël réside dans les qualificatifs employés. Ismaël est le seul des deux fils d’Abraham à être annoncé sous l’expression ghulâm halîm (« enfant magnanime »), précisément dans le contexte du récit du sacrifice.
Quant à Isaac, l’annonce de sa naissance est associée, dans le Coran comme dans la Bible, à sa mère ainsi qu’à la visite d’anges. De plus, Isaac est qualifié à deux reprises de ghulâm ‘alîm (« enfant savant ») :
> « N’aie pas peur ; nous t’annonçons la bonne nouvelle d’un enfant savant. » (Coran 15 : 53)
« Il commençait à éprouver de la crainte à leur égard. Ils dirent : “N’aie aucune crainte !” Et ils lui annoncèrent la bonne nouvelle d’un enfant savant. » (Coran 51 : 28)
À côté de ces éléments de cohérence interne au Coran, les sources musulmanes soulignent également certaines difficultés que pose le récit biblique lorsqu’il identifie Isaac comme l’enfant du sacrifice.
En effet, la Bible rapporte :
« Après ces choses, Dieu mit Abraham à l’épreuve et lui dit : “Abraham !” Il répondit : “Me voici !” Dieu dit : “Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac ; va-t’en au pays de Morija et là offre-le en holocauste sur l’une des montagnes que je te dirai.” » (Genèse 22 : 1-2)
À ce sujet, le défunt recteur de la Grande Mosquée de Paris, Hamza Boubakeur, écrit :
« Or, il n’est pas dit dans la Bible : “tu prendras”, mais “prends”, et le texte précise : “ton fils unique”. Il s’agit bien d’Ismaël puisqu’il l’était jusqu’à la naissance d’Isaac, quatorze ans après la sienne (Genèse XVI, 16). À aucun moment Isaac n’a été fils unique, alors qu’Ismaël le fut. Le qualificatif ne peut donc s’appliquer qu’à lui, à moins de remettre en cause la filiation d’Ismaël. »
De plus, selon la Bible elle-même, Ismaël fait l’objet d’une annonce et d’une bénédiction divines :
« L’ange du Seigneur la rencontra près d’une source dans le désert et lui dit : “Je multiplierai beaucoup ta descendance, tellement qu’on ne pourra pas la compter (…). Tu es enceinte et tu enfanteras un fils ; tu lui donneras le nom d’Ismaël, car le Seigneur a entendu ta détresse.” » (Genèse 16 : 7-12)
Pour finir, on pourrait se demander pourquoi insister sur cette question de l’identité de l’enfant du sacrifice. Cette interrogation est légitime, et plusieurs éléments permettent d’y répondre :
Elle montre que le Coran ne reprend pas simplement les récits bibliques, même lorsqu’ils ont une origine commune.
Elle met en évidence que le Coran propose, du point de vue musulman, une version différente du récit biblique du sacrifice d’Abraham.
Elle pose la question de l’origine de cette version coranique du récit.
Elle invite à s’interroger sur les enjeux théologiques liés à la place respective d’Ismaël et d’Isaac dans l’héritage abrahamique.
Selon les traditions juives, l’épreuve du sacrifice concerne Isaac et se déroule sur le mont Morija, lieu auquel est aujourd’hui associée l’esplanade des Mosquées à Jérusalem.
Cette croyance figure également parmi les références invoquées par certains mouvements militant en faveur de la reconstruction du Temple sur ce site.
La question de l’identité de l’enfant du sacrifice ne relève donc pas seulement de l’exégèse. Elle touche aussi à l’histoire des traditions religieuses, aux représentations de l’héritage abrahamique et à certaines questions géopolitiques contemporaines.
À suivre.
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